Les Baluba sont un peuple situé au sud-est de la République démocratique du Congo. Ils représentent le premier grand groupe ethnique, avec plus de 15 millions d’habitants, et occupent plus de 500 000 km2, soit un quart du territoire congolais. Ils parlent le kiluba et leur terre ancestrale s’appelle le Buluba (Colle, 2021, p. 1). Les données actuelles, qu’elles soient linguistiques ou archéologiques, nous permettent de retracer l’histoire de ce peuple sans interruption sur une période de 2 000 ans (Nooter, 1996, p. 33). Cependant, la découverte en 1887 à Bukama d’une statuette de Dieu égyptien Osiris nous ramène à l’an 2 300 av. J.-C., mettant en lumière l’existence de commerces à longue distance entre les Baluba et les anciens Mésopotamiens, Égyptiens, Philistins, Phéniciens et autres (Mukkand, 1995, p. 1). Enfin, la combinaison de la linguistique et l’histoire orale nous autorise actuellement de remonter l’ethnogenèse des Baluba vers l’an 8 000 av. J.-C. (Colle, 2021, p. 46 ; Nioussérê, 2020, p. 140-141). Vers la fin du huitième siècle, les Baluba ont établi le Premier Empire d’Afrique centrale (Mulundwe, 2001, p. 61-62). Au cours du dix-huitième siècle, cet empire s’étendait sur une superficie de 300 000 kilomètres carrés (Maret, 1985, p. 32). Ils ont ainsi développé un système politique complexe et bien structuré (Petit, 1996, p. 100), qui allait attirer tous leurs voisins, même en Afrique australe (Neyt, 1994, p. 96).
Tout comme chaque peuple a une origine, le peuple Múlúba aussi. Effectivement, les communautés éclairent leur histoire d’origine à partir de deux dimensions : les récits de l’immigration de leurs ancêtres ou une origine mythique ou cosmologique (ou créationniste). Ces deux versions se fondent généralement sur la tradition orale et, pour quelques-unes, sur des écrits anciens. Il ne reste que l’origine de ce peuple reste un vif débat. Il y a plusieurs thèses et théories tentant d’expliquer d’où ils sont venus. L’objet de cet article est donc d’analyser et objecter ces thèses contradictoires pour rétablir la vérité et éclairer tant la communauté scientifique que profane ce que sont les Baluba en déconstruisant ces thèses qui s’affrontent sur ce qu’ils sont historiquement.
L’absence de traces écrites sur l’antériorité de la plupart des sociétés africaines en Afrique subsaharienne rend difficile de déterminer leur origine géographique approximative. Cette situation a conduit certains auteurs à spéculer sur leur invention coloniale ou sur des origines inconnues. Toutefois, des chercheurs ont développé une méthode multidisciplinaire pour reconstituer l’histoire de ces sociétés en se basant sur l’oralité plutôt que sur des documents écrits. Il s’agit d’une combinaison d’analyses de données archéologiques, anthropologiques, ethnologiques et historiques (Maret, 1996, p. 151-162). Ces études cherchent à situer dans le temps et dans l’espace l’origine de certaines ethnies africaines. Dans ce contexte, Cheikh Anta Diop remonte l’origine des sociétés africaines à l’Égypte antique, qui était noire. Cette hypothèse soulève un véritable problème de fond : l’antériorité de certaines ethnies en Afrique subsaharienne remonterait à la période néolithique, alors que d’autres peuples au sud du Sahara seraient les contemporains des anciens Égyptiens (Maes, 1993). D’autres encore avancent l’origine afro-asiatique en partant de Sumer comme le berceau des populations noires d’Afrique subsaharienne (Mulundwe, 2001).
L’origine des Baluba est l’objet de vives discussions. On peut distinguer deux écoles de pensée principales : celle qui s’appuie sur les hypothèses et les thèses de chercheurs étrangers à la culture kiluba et celle des autochtones. À ce jour, la première thèse est la plus influente dans le milieu de la recherche scientifique. Il est intéressant de noter que cette version a du mal à s’imposer, car il n’y a pas d’unité de pensée scientifique chez les auteurs qui la portent. Ces scientifiques émettent des hypothèses contradictoires en raison de véritables divergences d’opinions découlant de l’interprétation de sources différentes disponibles pour chaque auteur et chercheur. En ce qui concerne l’origine des Baluba, plusieurs chercheurs africains et occidentaux avancent que celle-ci est inconnue. Selon d’autres auteurs, le Múlúba viendrait d’Égypte, ou encore, les Baluba seraient des princes du nord-est qui se seraient égarés et auraient fini par s’installer en Afrique centrale (Mwamba, 2017, p. 2-7). D’autres avancent que les Baluba seraient des chasseurs dirigés par Mbidi Kiluwe qui se seraient perdus dans la savane, où ils auraient rencontré des pygmées qui les auraient appelés Baluba à cause de l’incompréhension linguistique (Ditunga, 1980, p. 8-10). Pour d’autres, leur origine est inconnue (Verhulpen, 1936, p. 64).
Selon Pierre Petit, les Baluba seraient les descendants de trois personnages majeurs de l’histoire kiluba : Nkongolo Mwamba, Mbidi Kiluwe et Kalala Ilunga (Petit, 1996, p. 759-774). En 1999, il avance une autre théorie, selon laquelle le peuple Múlúba serait composé de groupes hétérogènes ayant été influencés par un petit royaume émergent autour du lac Boya, situé approximativement sur le territoire de Kabongo (Petit, 1999, p. 96-100). On ne sait plus quelle version croire, celle du Royaume ou celle de la paternité des trois personnages. D’autant plus qu’il ne nous parle pas de l’origine de ceux qui ont fondé le Royaume au sud de Kabongo. La conscience kiluba soutient que Nkongolo Mwamba, Mbidi Kiluwe et Kalala Ilunga ne sont pas les ancêtres originels de tous les Baluba, car ils ont tous les trois, été conçus par des familles kiluba ou des Baluba.
Nkongolo Mwamba appartenait à la tribu Kalanga (Burton, 1961, p. 3 ; Womersley, 1984, p. 5-6). Les Baluba connaissent ses parents, Kahata Kazadi Monga et Ndayi Malungo Nkumwimba (Mutonkole, 2007, p. 113). Ces parents étaient les Baluba Kalanga. Il est important de noter que les Kalanga ne constituent pas une ethnie distincte, mais plutôt une tribu au sein des Baluba. Nkongolo Mwamba ne pouvait pas engendrer une ethnie, puisque ses parents étaient Baluba. En ce qui concerne Mbidi Kiluwe, il appartient à la tribu des Baluba Bakunda, tout comme les Baluba Kalanga, car, lorsqu’il s’est rendu au palais de Mwibele, il s’exprimait en kiluba (Colle, 2021, p. 352-355). Mutonkole précise d’ailleurs que ce sont les administrateurs coloniaux, comme Edmond Verhulpen, qui ont confondu les origines de peuples et différentes chefferies, et qui ont élevé au rang d’ethnie les tribus qui composent l’ethnie des Baluba. Verhulpen « l’auteur n’analyse pas correctement les faits qu’il signale. On se souviendra que c’est lui qui a permis toutes les confusions sur l’origine de Kongolo » (Mutonkole, 2007 : 122). Kalala Ilunga était le descendant de Mbidi Kiluwe et Bulanda Ngoyi, la jeune sœur de Nkongolo Mwamba. Ses parents appartenaient donc à la tribu des Baluba (Womersley, 1984, p. 7-8). Est-il nécessaire d’être un biologiste pour comprendre que le fils d’un individu ne peut pas engendrer sa propre lignée familiale ?
Dans leur livre l’humain Congolais & la Paxologie, Mukendi Keiba et ses collègues affirment qu’il n’y a pas de nation ou d’ethnie kiluba. Pour eux, les Baluba constituent un mélange de peuples distincts. De nombreuses théories contradictoires sur l’origine du peuple Múlúba existent et dominent actuellement la recherche historique sur ce peuple. Il semble nécessaire de revoir certaines théories en démontrant pourquoi les Autochtones ne peuvent pas s’y reconnaître. On ne critique pas leurs mensonges, mais on souligne simplement l’omission de la prise en compte de la thèse interne et, plus encore, de la dimension psychologique des Baluba, ce qui est essentiel pour saisir notre ouvrage, qui présente ici la version intérieure des Baluba. Il est important de se rappeler que seuls les autochtones peuvent témoigner de leur propre identité et de leur histoire. Nier cette réalité revient à proposer une origine contradictoire à celle des autochtones. Il est essentiel de garder à l’esprit que ces chercheurs en histoire abordent l’histoire kiluba en dehors de son contexte socioculturel, de ses valeurs sociales et de son anthropologie propre au peuple Múlúba.
Thèses scientifiques sur l’origine du peuple Múlúba
Nous allons examiner quelques auteurs clés qui ont tenté de localiser l’origine du peuple Múlúba. Nous n’avons pas l’intention de remettre en question la crédibilité de ces auteurs, mais plutôt de souligner les insuffisances et les incohérences de leurs hypothèses, bien que ces hypothèses soient acceptées dans les milieux universitaires. Il s’agit de reconsidérer certaines affirmations qui seraient trop catégoriques sur l’historicité de l’identité kiluba.
Verhulpen Edmond
Edmond Verhulpen fut l’administrateur territorial du territoire de Kanyama, actuellement situé dans la province du Haut-Lomami. Il est le premier à rédiger une étude exhaustive sur l’organisation sociale et politique des Baluba. Toutefois, il convient d’être prudent quant à la fiabilité de ses affirmations non étayées (Reefe, 1981). Il est néanmoins l’un de ceux qui se sont intéressés à l’écriture de l’histoire des Baluba, et le premier à en publier une étude exhaustive, même si cela est discutable. Selon cet écrivain, l’origine des Baluba demeure mystérieuse (Verhulpen, 1936, p. 64). Il va même jusqu’à dire que leur origine est mystérieuse (1936, p. 87). Dans sa tentative de découvrir leur origine, il émet l’hypothèse que les Baluba seraient des peuples anciens venus du nord et parlant l’ancien kiluba, qui auraient conquis le pays qu’ils occupent actuellement (1936, p. 52). Quel nord est-ce que cela pourrait bien être ? S’agirait-il du Soudan du Sud ou de la République centrafricaine ? Il n’y a aucun récit dans la tradition kiluba qui évoque une éventuelle origine nordique des Baluba. Cela signifie que cette théorie ne correspond pas à la vérité historique de la conscience des Baluba. Il écrit : « les Baluba et Balubaïsés, vivant aujourd’hui au Katanga et dans le district du Kasaï, constituent un agglomérat d’éléments disparates, parlant des dialectes d’une même langue » (1936, p. 45). Cette citation suggère que les Baluba forment une communauté hétérogène, composée d’individus issus de divers groupes ethniques. Nous ne pouvons pas nous accorder avec cet auteur à ce niveau, puisqu’il confond ou ignore que les Bakunda, Basanga, Babwile, Milumbu… sont tous les Baluba (Mutonkole, 2007, p. 123).
Edmond Verhulpen semble s’embrouiller dans les faits qu’il soulève dans son ouvrage. Ne connaissant pas l’histoire des Baluba, il émet une conclusion erronée selon laquelle l’origine de ce peuple est inconnue. Cependant, les Baluba eux-mêmes savent d’où ils viennent, ce que nous aborderons dans le prochain chapitre.
Van Malderen
Cet auteur s’est lancé dans une diatribe contre l’ethnie des Baluba. Selon lui, les Baluba ne constituent ni une ethnie ni une nation. En réalité, il s’agirait d’un mélange de Bantous, de Pygmées et d’autres peuples. Par conséquent, écrit-il, le nom « Baluba » est une convention pour désigner différents peuples qui n’ont pas une origine biologique commune. Il écrit à ce propos :
« Les Baluba. Certains placent le berceau des Baluba au Maniema ; d’autres, loin « au-delà de Lomami ». Sans doute, personne n’est-il certain de ce qu’il avance, lorsque la source de ces renseignements est la seule tradition orale… Le peuple appelé actuellement « Baluba » est formé de diverses tribus qui ont comme origine le « bantu » et les « batwa ». Ces diverses tribus ont été réunies sous la domination d’un seul Chef à la suite de conquêtes pacifiques ou autres. J’estime qu’octroyer une origine « Múlúba » à certaines tribus ou peuplades, comme le fait ordinairement, est un non-sens. L’appellation « Baluba » est conventionnelle en ce qui concerne la quasi-totalité des tribus qui étaient soumises au « Balopwe ». Il n’y a ni race Múlúba ni tribu Múlúba. Tout au plus que peut-on dire qu’il existe diverses tribus bantu et batwa réunies sous le sceptre d’un chef d’origine bantu dont le fief le plus important s’appelle l’Urua. Le terme « Múlúba » a été créé de toutes pièces et est usité seulement depuis l’arrivée des premiers trafiquants arabes, Arabisés Portugais et Angolais, pour désigner les bantus originaires des parages du grand fleuve Lualaba.
De ce temps-là, Luba, était un Chef puissant, issu, comme l’ancêtre de Kasongo Nyembo, de Bili Kiluwe. Le chemin de caravanes utilisé par ces trafiquants passait par son village et ils y faisaient étapes. Ils y recrutaient la majeure partie des porteurs dont ils avaient besoin à aller pour leurs transports d’étoffes, verroterie, poudre et fusils, etc., comme ces trafiquants parcouraient tout le centre de l’Afrique, leurs porteurs, qui étaient plus probablement des sous-trafiquants dès qu’ils pouvaient céder leur charge aux esclaves que leur maître achetait, avaient souvent l’occasion de se dire des « Bantu ba Luba » (hommes de Luba). Cette désignation devint bientôt commune à tous les auxiliaires des trafiquants qui ne s’en offusquèrent pas, au contraire. Ils furent plutôt flattés d’être pris pour des sujets d’un chef réputé. C’est ainsi que, finalement, tous les habitants des rives du Lualaba devinrent des Baluba pour les étrangers. En réalité, entre eux, ils continuèrent à se désigner du nom de leur tribu, du pays qu’ils habitent, du totem qu’ils ont adopté. C’est ainsi qu’il existe : des bakikondja – des bakayumba – des baluba – des basanga – de bakongolo – des baushi – des bakunda – des ben agoni – des bakyomba – des bazimba – des bena mbuzi – des bena nyama – des bena ngulube – des bene kasiki – des bena mbao – des bena mpumpi – des bakwanyami – des bakwakiazi – des bena mulongo – ect… » (Malderen, 1940, p. 205).
Objection
Ce texte, écrit en 1940, a fait l’objet de critiques sévères et de preuves irréfutables de son caractère fallacieux. Pourtant, 85 ans plus tard, les affirmations de Van Malderen continuent d’influencer un grand nombre de chercheurs qui, à tort, perçoivent l’identité kiluba comme celle d’un groupe ethnique hétérogène. Nous soupçonnons même que ce texte ait inspiré certaines théories prônant la division ethnique des Baluba. Ainsi, en se fondant sur l’aversion exprimée par Van Malderen, certains auteurs, comme Serge Mwanabuté, soutiennent que les Basanga forment une ethnie distincte. D’autres, à l’instar de Kabange Mukala (2017), prétendent que les Bazela ne sont pas des Baluba et que le kizela ne constitue pas un dialecte du kiluba.
M. Kabange Mukala Ernest, dont le nom est d’origine kiluba, remet en question l’appartenance ethnique des Bazela, des Nkunda et d’autres groupes en les excluant du groupe Baluba. Il n’est pas le premier ni le dernier à contester l’homogénéité ethnique des Baluba. Van Malderen, quant à lui, soutenait que l’utilisation du terme Muluba était inconnue à l’époque de Nkongolo Mwamba. Ces allégations trompeuses ont servi de base à une négation systématique de l’existence ethnique des Baluba. Aujourd’hui, nous faisons face à un véritable danger : celui de la désintégration ethnique. Certains intellectuels, universitaires mal informés, ainsi que certains politiciens aux intentions malveillantes, mettent en valeur leur identité tribale au détriment de l’unité baluba. Des groupes tels que les Bazela, Nkunda, Kabongo, entre autres, sont manipulés à des fins politiques. Ces initiatives tendent à accélérer la fragmentation ethnique en inculquant aux jeunes de ces associations l’idée qu’ils ne sont que Nkunda, Zela, Kaonde, Sanga ou Kabongo, et non Múlúba. Cette perte de conscience collective menace de détruire de manière irréversible l’identité commune des Baluba.
David Maxwell
Selon les recherches de David Maxwell, qui s’appuient sur celles de William Burton, Tom Reefe, Pierre Petit et Mary Nooter, entre autres, l’identité des Baluba serait le résultat de la fusion de divers groupes ethniques unifiés par une culture commune et une structure politique sacrée (Maxwell, 2022, p. 43-58). Dans son article “The creation of Lubaland : missionary science and Christian literacy in the making of the Luba Katanga in Belgian Congo”, paru en 2016 dans le Journal of Eastern African Studie, le professeur David Maxwell affirme que l’ethnie kiluba est une création pure et simple des missionnaires et administrateurs belges. Cet article qui a été d’ailleurs republié dans son essai : Religious Entanglements : Central African Pentecostalism, the Creation of Cultural Knowledge, and the Making of the Luba Katanga. Il introduit ce chapitre : « Ce chapitre examine la construction de l’identité ethnique luba à travers le processus de représentation en tant qu’objet du savoir colonial et à travers l’action des peuples de langue luba eux-mêmes » (Maxwell, 2022, p. 179).
Par cette citation, nous comprenons que le professeur attribue l’origine de l’identité kiluba à une œuvre européenne. Il résume son texte en ces termes : « Cet article a montré comment, dans le contexte plus large de l’administration indirecte et de la migration de la main-d’œuvre, les missionnaires et les chrétiens africains ont joué un rôle clé dans la formation de l’ethnie luba. La conviction largement répandue chez les missionnaires que la langue était le principal marqueur d’identité et leur volonté de privilégier une langue vernaculaire par rapport à une autre ont largement contribué à créer des catégories ethniques. Les chrétiens africains les ont ensuite dotées d’un contenu imaginaire et moral. Mais cet élan religieux était animé par des tendances contradictoires. Alors que les missionnaires protestants se présentaient comme des agents de transformation sociale, ils préservaient également la culture, la présentant aux Luba sous une forme vierge. Ils condamnaient les pratiques religieuses traditionnelles comme démoniaques, idolâtres ou frauduleuses, mais considéraient les autorités traditionnelles comme des sources de stabilité sociale. D’une part, ils ont cherché à contenir l’émancipation des femmes et des jeunes par le biais de la coutume et, d’autre part, ils ont encouragé les politiques religieuses chrétiennes contradictoires de leurs jeunes évangélistes masculins, qui étaient souvent dirigées contre les aînés patriarcaux. Les tensions créatives dans le travail des enthousiastes chrétiens africains sont mieux décrites comme incarnant les aspirations des “cosmopolites” et des “patriotes”, pour reprendre la distinction utile de Derek Peterson. Comme les revivalistes d’Afrique de l’Est, ils ont adopté les nouvelles technologies de communication africaines pour réorganiser leur vie sociale. Mais s’ils ont imaginé des communautés plus larges que celles du clan et de la chefferie, le sentiment d’être “choisi”, la dynamique du marché du travail des migrants et la nécessité de constituer des circonscriptions politiques ont suscité un engagement en faveur d’une patrie délimitée » (Maxwell, 2016, p. 367-392).
L’analyse de cet article montre que l’identité ethnique des Baluba est inexistante dans sa conception actuelle ; elle serait plutôt inventée par les missionnaires. Or, cet auteur nous rappelle dans son essai que la première mention du mot Baluba comme voisins de Lunda date vers 1756 (Maxwell, 2022, p. 44). Il commence en affirmant que l’identité kiluba était complexe et n’a rien à voir avec celle d’aujourd’hui. Il identifie le Père William Burton et Harold Womersley comme étant les véritables pionniers qui ont créé la « supra-tribu » des Baluba à partir des collectes de mythes, de proverbes, de fables et de traditions des anciens Baluba. C’est la fusion de tous ces récits, contes et maximes historiques qui aurait donné naissance à ce qu’il nomme « Luba du Katanga ». Et, pour bien parachever leur œuvre, ces missionnaires se sont appuyés sur les Africains locaux qu’ils avaient formés pour propager l’évangélisation, en même temps qu’ils créaient le sentiment d’appartenance ethnique des Baluba. Il nous fait comprendre que les Baluba n’ont pas d’histoire, mais seulement des fables et des mythes. Il attribue ainsi l’origine de l’identité baluba actuelle aux missionnaires et aux administrateurs coloniaux.
Objections
L’article de David Maxwell contredit totalement la recherche ethnographique sur les Buluba. Tout d’abord, il affirme que l’introduction du christianisme n’a pas visé à préserver leur culture ou à forger leur identité kiluba. En réalité, Maxwell admet lui-même que les missionnaires ont stigmatisé la civilisation et la culture des Buluba. Il est bien connu qu’un peuple ne peut être anéanti que si sa culture, son histoire et sa vision du monde sont anéanties. Personne n’objecterait à l’idée que, en interdisant la culture kiluba, les missionnaires souhaitaient détruire son identité plutôt que de la construire.
En ce qui a trait à l’affirmation « supra-ethnique » que David Maxwell utilise pour appuyer ses arguments, il est important de noter que l’auteur semble méconnaître l’histoire kiluba, selon la perception qu’en ont les Baluba. En effet, il ne s’appuie que sur des récits émanant d’étrangers à cette culture. Il est utile de souligner que les premières missions chrétiennes dans le Buluba (le pays des Baluba) remontent à 1898, lorsque le révérend Pierre Colle et ses collègues ont établi une mission catholique à Moba. Cette mission se situait au sud-est de Buluba. Coïncidence remarquable, Lemaire découvrit à Lomami, au même moment, un tableau représentant l’initiation de Mbudye sur la culture kiluba (Nooter, 1996, p. 126). Sur cette toile, les anciens éducateurs transmettaient l’histoire et la littérature des Baluba, ainsi que leur propre culture. Cela dément l’affirmation du professeur David Maxwell selon laquelle la culture identitaire serait une construction idéalisée et morale des missionnaires.
Expansions des Baluba
Maxwell n’aborde pas dans son article la question de l’expansion politique, culturelle et sociale des Baluba. Il aurait pu comprendre ainsi que la conscience ethnique d’être Múlúba n’est pas une formation missionnaire et administrative des Européens. Les expansions multidimensionnelles et multidirectionnelles montrent que les Baluba s’étaient constitués en une nation homogène bien avant l’arrivée du christianisme et de la colonisation dans le Buluba. Les Shona, les Zoulous, les Kalanga, les Senga… en Afrique australe se désignent eux-mêmes comme étant les descendants du peuple Múlúba (Mulundwe, 2001, p. 37-38). D’ailleurs, la conscience historique de ces peuples correspond à cette vérité. Après leur intronisation, les nouveaux rois zoulous avaient l’habitude de se rendre à Malemba Nkulu, plus précisément à Butombe et à Mwibele Ntanda. Ils affirmaient que c’est là que leurs ancêtres s’étaient provenaient[1]. Rappelons que le royaume Zulu est né vers le début du XIXe siècle, alors que la migration de ces peuples, qui se disent eux-mêmes originaires de la Dépression de l’Upemba, date du IXe ou du Xe siècle. Soit peu près neuf siècles séparant leur départ du Buluba et la naissance du royaume et, bien que cela, ils ont maintenu la conscience de leur origine politique. Selon Daniel Muzenda, « Nelson relate l’histoire de l’arrivée du peuple Shona au Zimbabwe, où le peuple VaKaranga appartient. Ils sont arrivés lors d’une vague de migration bantouphone originaire de la région de Shaba, dans l’actuel Zaïre, qui s’est dispersée aux Xe et XIe siècles. Cela est associé à l’arrivée du peuple Shona au Zimbabwe. Ce n’est qu’au XIXe siècle que le nom shona a été utilisé pour couvrir plusieurs groupes dialectaux dans lesquels les peuples parlant shona avaient traditionnellement été divisés. Ces groupes avaient des bases territoriales bien définies, incluant les Kalanga, Karanga, Zezuru, Korekore, Manyika et Ndau » (Muzenda, 2022, p. 140-146).
On pourrait certainement me faire remarquer que Daniel Muzenda ne mentionne pas explicitement les « Baluba » dans cette citation, mais se réfère uniquement aux « bantuphobes ». Cependant, il est bien connu que les vagues migratoires massives provenant du Shaba sont celles des Baluba. De plus, Aeneas Chigwedere nous informe que, « Vers 1500, il y avait de nombreuses petites chefferies entre le lac Tanganyika et le Haut-Kasaï. À côté de la Haute Kasai se trouvait le Bungo ; à l’est d’eux, au centre, se trouvaient les Kaniok et les Bena Kalundwe ; à l’extrême est et à côté du lac Tanganyika, de petites chefferies dont les habitants étaient appelés le peuple KALANGA. Au sud du fleuve Zambèze, le peuple Kalanga est bien connu comme des segments des « Maîtres de l’eau » Dziva. On sait que ces personnes ont été les premiers habitants bantous du Mozambique et du Zimbabwe. Nous les avons vus plus haut être repoussés vers l’Afrique du Sud et le Botswana par les envahisseurs Mbire, qui ont fondé l’Empire Mutapa. Au Zimbabwe aujourd’hui, nous avons encore une grande partie dans l’ouest du Matabeleland, qui est encore appelée KALANGA.
Il n’est pas surprenant qu’ils se trouvent à la frontière ouest, car c’est la région où ils ont été poussés par les envahisseurs Mbire. Les Kalanga originels au Zimbabwe étaient tous associés à l’eau et le sont encore aujourd’hui. Dans le Matabeleland de l’Ouest, ils incluent les Ziziba, les Kwena, les Ngwenya et les Nyoni. Les Ncubes et Moyos de la même région, également classés comme Kalanga, sont des Mbire acculturés « Maîtres de la Terre ». Ce sont leurs ancêtres qui ont repoussé les Maîtres Kalanga de l’Eau plus à l’ouest et qui se sont mêlés à eux. La partie sud du Zimbabwe s’appelle aujourd’hui Karanga. Cela ne diffère pas du Kalanga de l’ouest du Matabéléland. Il est encore intéressant de noter que l’application du mot se limite au sud, la région même où les premiers habitants Kalanga de ce pays ont été poussés par les envahisseurs Mbire. Aujourd’hui, ces personnes sont encore confinées au sud, y compris en Afrique du Sud.
Dans le sud du Zimbabwe, leur clan dominant est celui des Matibi, qui est Dziva Mbedzi. Ils incluent également les Twamamba et les Tavatsinde, dont la plupart se trouvent à Mberengwa (Belingwe). Dans la région de Chipinge, leur principal représentant est Musikavanhu, dont le mutupo est Mlambo (hippopotame) et toujours associé à l’eau (…). L’existence des clans Kalanga dans la région du Congo et au Zimbabwe vers 1500 après J.-C. ne peut être un hasard, surtout compte tenu de nos relations qui se déploient à travers toute l’Afrique bantoue. L’existence des clans Kalanga dans la région du Congo témoigne de la présence de segments des Dziva Maîtres de l’eau, mais en minorité » (Chigwedere, 1983, p. 62-63).
Tout est clair à ce niveau. On voit ici une migration des Kalanga vers le sud. Rappelons d’ailleurs quelques vocabulaires nécessaires : Dziva dérive du mot kiluba « Dijiba », qui signifie « étang » ou « lac ». Dans son ouvrage de 1986, l’écrivain aborde à nouveau l’histoire des Kalanga. Cette fois-ci, il avance une hypothèse selon laquelle leur origine se situerait dans la vallée du Nil. Cependant, une simple analyse du vocabulaire employé dans ses exemples révèle que ces derniers ne sont rien d’autre que du kiluba. Harold D. Nelson où Daniel Muzenda tire les informations sur les Vakaranga, il les situe chez les Baluba. Si les Kalanga se disent Baluba, comme l’affirme Banza Mwepu Mulundwe (2001), François Kayembe (2020) et les auteurs Kalanga du Zimbabwe, et si la migration des Shona et Karanga remontent au Xe siècle, cela signifie deux choses. Il est établi que la conscience de l’identité ethnique « Baluba » existait déjà avant le Xe siècle. De plus, l’identité kiluba existe également. Par conséquent, on peut affirmer que les Baluba n’ont pas attendu l’arrivée des missionnaires pour former une supra-ethnie, car ils en sont une depuis longtemps. Il avance aussi qu’un grand nombre de Baluba convertis qui ont aidé les missionnaires à évangéliser provenaient d’Angola, où ils avaient été réduits en esclavage. C’est faux. Tom Reefe a pu démontrer que les razzias humaines n’ont pas touché les Baluba (Reefe, 1981 : 93).
La présence des trafiquants angolais se limitait aux Lunda et au Kasayi. Il n’existe aucune tradition orale kiluba mentionnant la traite négrière entre les Baluba et les trafiquants européens. Bien que le Mulopwe Kasongo Kalombo ait effectivement entretenu des relations commerciales avec les commerçants Bihé et Ovimbundu d’Angola, cela n’a pas entrainé de vente massive d’esclaves et ceux-ci n’ont pas contribué à la formation de l’identité kiluba. Les Baluba n’avaient pas besoin de vendre leurs esclaves, puisqu’ils les utilisaient eux-mêmes comme main-d’œuvre agricole. Des villages d’esclaves existent encore aujourd’hui sur le territoire de Kabongo, où les Baluba fortunés allaient acheter des esclaves, souvent en provenance d’autres ethnies. Deux cités Bushimbu bwa Munshi se trouvent dans la région de Kabongo, à environ 18 kilomètres de Lubyai, et avaient la particularité d’être traditionnellement peuplées d’esclaves (Kabuya, 1992, p. 54). Cette cité était un marché où l’on vendait des esclaves. Les riches Baluba venaient y en acheter pour travailler dans leurs champs, de sorte qu’une razzia humaine n’était pas possible dans le Buluba, puisque ces esclaves étaient nécessaires à la main-d’œuvre locale.
Son article contient un deuxième argument selon lequel l’identité des Baluba serait le résultat d’un projet politique mené par Ilunga Sendwe Jason et Makonga Bonaventure. Ces deux intellectuels Baluba s’appuient sur les écrits de missionnaires, en l’occurrence Harold Womersley et William Burton, pour cristalliser et concrétiser la formation identitaire kiluba. Il avance même que, à travers ses articles, Bonaventure Makonga aurait affirmé que les gens de Samba constituaient une ethnie distincte des Baluba, et qu’il aurait dénoncé la tendance assimilatrice de son peuple.
Tout d’abord, l’identité kiluba n’est pas une question politique, car le système politique traditionnel kiluba comprenait différents groupes : Biin Kanyok, Basonge, Tchokwe, Lunda, Ila et Songye (Womersley, 1984, p. 32). Ces peuples continuaient à s’identifier par leur propre et distincte conscience tribale, distincte de celle des Baluba. Ilunga Sendwe et Bonaventure Makonga n’ont jamais eu l’intention de créer une identité ethnique pour les Baluba. Ils se sont plutôt appuyés sur la conscience ethnique existante pour rallier les Baluba derrière une cause commune. Il est important de souligner que le premier regroupement politique des Baluba remonte à l’année 1952, sous l’impulsion d’Evariste Kimba. Et la fondation, en 1957, de l’Association des Baluba du Katanga (Balubakat) n’était pas le fruit d’une ethnie. Dès 1950, les Bakongo avaient formé l’Association des Bakongo, connue sous le nom de Abako. Allons-nous qualifier Abako d’ethnie ? Ne serait-il pas plus logique de répondre par un « non » ? Il est d’ailleurs utile de souligner que Sendwe Jason a contacté l’association Balubakat en raison de sa composition par des Baluba résidant à Élisabethville, au Katanga. À l’époque, l’ensemble des pays Baluba s’appelait Buluba, ce qui le distinguait du Katanga.
L’opinion de David Maxwell selon laquelle l’identité ethnique des Baluba serait le fruit de l’influence coloniale est remplie d’incohérences et de mensonges. En effet, il écrit plus loin dans son article que les Baluba partageaient des liens étroits avec les « Baluba du Kasayi », ce qui explique pourquoi les Baluba du Katanga ont rejeté le soutien au Conakat de Tshombe, qui était hostile à la présence des résidents du Kasayi. Cette affirmation est fausse, car la raison pour laquelle Ilunga Sendwe s’est éloigné de Moïse Tshombe était leurs convictions politiques différentes. Ilunga Sendwe était un unitariste, d’autant plus que le territoire de Kabongo d’où il était originaire était le bastion des ultranationalistes unitaristes. De son côté, Moïse Tshombe était un séparatiste ou fédéraliste, tout en prônant une collaboration avec les Belges (Kabuya, 1992, p. 49).
Ensuite, selon les recherches et les enquêtes menées par Célestin Kabuya Lumuna, ce sont les Belges qui les auraient divisé, en utilisant Albert Kalonji, qui aurait menti à Sendwe. Ce dernier, ayant reçu de l’argent des Belges pour retarder l’indépendance, serait devenu suspect aux yeux de Sendwe, qui allait l’accuser de trahison. D’un autre côté, il est important de souligner que la plupart des Baluba appuyaient le Conakat de Moïse Tshombe. Tous les grands chefs traditionnels Baluba étaient des partisans du Conakat. Le souverain Kabongo Kalowa Diwe Boniface fut assassiné à Kabongo le 30 octobre 1960 par les partisans de Sendwe, car il soutenait Tshombe. Le grand chef Vincent Mbuyu Yangala périt à Manono le 24 novembre 1960, victime des mêmes partisans, pour la même raison. Le chef Kasongo wa Nyembo, Mutombo Mukulu et Kinkondja… tous partageaient la même opinion politique que Tshombe (idem, 1992, p. 45). Aucun sentiment d’appartenance ne justifie une identité commune avec les populations du Kasaï.
Ces contradictions révèlent que David Maxwell méconnaît l’histoire du peuple Múlúba, tout en adhérant à une approche eurocentriste qui prétend que, avant la colonisation, les Africains ne connaissaient rien d’eux-mêmes, ne savaient pas qui ils étaient et ne partageaient aucune identité ou particularité ethnique. Le peuple Múlúba existait bien avant l’arrivée des missionnaires européens et des administrateurs dans la région du Buluba. Tom Q. Reefe nous apprend que la plus ancienne mention de l’ethnonyme Baluba remonte à 1756 grâce à un Portugais qui a noté dans son carnet avoir rencontré un peuple qui s’appelait « Qilouba » (Reefe, 1981, p. 8). Le premier missionnaire à entrer dans le pays des Baluba en s’installant à la périphérie du pays s’appelait le révérend pasteur Pierre Colle, qui est arrivé dans le Buluba en 1900 (Casier, 1990). Or, les documents arabo-swahilis mentionnant l’identité kiluba remontent à 1860, dont l’autobiographie du commerçant arabo-swahili Tippo Tippo, qui mentionne l’existence de Uruwa et des Baluba. Le professeur Pierre Petit s’interroge sur l’existence d’une ethnie précoloniale parmi le peuple Múlúba. Il avance une hypothèse en disant :
« Si l’on reprend au contraire les théories qui envisagent l’ethnicité comme le produit d’un rapport à autrui et non un repli sur soi, il serait surprenant que l’Afrique précoloniale ait été dépourvue d’ethnies : la fréquence des contacts entre groupes humains, dont quelques modalités viennent d’être énumérées, favorise au contraire les occasions de forger les identités ethniques qui serviront de cadre aux interactions entre communautés (…). Les études de cas démontrant l’origine coloniale d’ethnonymes proviennent pour la plupart de sociétés à faible centralisation politique. Les sociétés à État ont largement échappé à ce processus, sans doute parce que leur poids politique ainsi que leurs contacts intenses et suivis avec leurs voisins favorisèrent le développement d’une identité stable pour discriminer de ceux-ci. Au contraire, les sociétés acéphales, quand elles ne se virent pas imposer une identité par les États voisins, développèrent des ethnonymes à portée plus locale, conformément au cadre quasi familial des interactions qui y avaient communément lieu. Les Luba du Shaba (ou Baluba du Katanga) rentrent clairement dans la catégorie des sociétés à État. Bien que son degré de centralisation reste objet de débats, le royaume qui leur est associé a possédé une armée puissante » (Petit, 1996, p. 759-774).
Il est notoire que les Baluba et les Bakongo sont les premiers peuples d’Afrique centrale à s’être structurés politiquement, selon certains auteurs, dès le XIIe siècle (Maret, 2018). Pierre de Maret remontait autrefois la naissance de l’organisation politique des Baluba au XIIIe siècle (Maret, 1985), bien que d’autres auteurs proposent les XVe, XVIe ou XVIIe siècles. Cela suffit pour montrer que l’identité kiluba remonte à une période très éloignée avant l’arrivée des colons dans le Buluba en 1901 (Noret & Petit, 2011, p. 22). L’installation du premier poste belge dans le Buluba date de 1903. Sur la carte de l’espace politique du Sahara à l’Équateur au XVIIe siècle, créée par le professeur Ndaye, du département de géographie de l’Université de Dakar, il est fait mention de l’État des Baluba. Cependant, si ces derniers étaient une invention des missionnaires et administrateurs du XXe siècle, il serait inapproprié pour le professeur Ndiaye de les inclure sur sa carte. En effet, on ne trouve aucune trace du Royaume Yeke, qui date quant à lui du XIXe siècle. Il est vrai que les Belges et les missionnaires ont eu un impact négatif sur la culture des Baluba. Cependant, ils n’ont pas créé le peuple Múlúba. Le christianisme a été facilement adopté par les Baluba en raison de similitudes frappantes entre la spiritualité des Baluba et la philosophie biblique.
On peut en déduire que ce ne sont pas les missionnaires qui ont fondé l’ethnie kiluba. Il est important de souligner que les premières missions chrétiennes ont été établies dans la région du Buluba en août 1899 par le révérend pasteur Pierre Colle, qui s’est installé à Moba avant de se rendre à Lukulu, considérée comme la deuxième mission dans le Buluba (J. Casier, 26 septembre 1990). L’administration coloniale n’a été établie dans le Buluba qu’à partir de 1900 (Petit, 1996, p. 759-774), et le premier poste colonial y sera implanté en 1904. Cela ne signifie pas pour autant que le pays était conquis, puisque, à cette date, la Belgique contrôlait seulement plus de 2 % du territoire. La soumission de Buluba à l’administration coloniale ne sera complétée qu’en avril 1911, lorsque les Belges parviendront à dissoudre l’État des Baluba le 11 avril de la même année (Heenen, 1920, p. 3-6). Il est à noter que l’ethnicité des Baluba est mentionnée dans des écrits depuis 1756. Par conséquent, l’article du professeur David Maxwell ne reflète pas fidèlement l’évolution historique de l’identité kiluba. Au-delà de ces auteurs, d’autres avancent une origine égyptienne des Baluba, ou encore que les Baluba proviendraient d’un groupe d’hommes qui s’était perdu. Ils auraient ensuite rencontré des Pygmées, qui les auraient alors appelés les Baluba. Nous trouvons intéressant de nous attarder sur certaines données largement admises en Afrique.
Kavuma Ditunga
Kavuma Ditunga, auteur et locuteur du Ciluba, avance une origine kiluba qui ne correspond pas à la conscience ethnique des Baluba. Il a écrit : « Le Seigneur Mbidi Ciluwa partit au cours de cette migration avec ses enfants. Il se dirigea vers l’océan Atlantique, puis alla en amont suivant la piste des animaux jusqu’au lieu où sont installés les Baluba du Kasaï (…) Mbidi Ciluwa et ses enfants ainsi que ses petits-enfants poursuivirent leur voyage, quittant le pays où ils étaient, suivant toujours la direction de l’orient, n’abandonnant point la piste des éléphants jusqu’à ce qu’ils parvinrent à la terre des interdits, aux eaux du lac de Nsamba, et ils s’installèrent. Une fois arrivés, ils rencontrèrent les pygmées. Comme ils ne se comprenaient point au niveau de la langue, les pygmées disaient à leur sujet dans leur langue : « Banu bantu ebaluba dishinda », c’est-à-dire « Aba bantu mbapange njila wa kudibo baya», ces gens ont perdu le chemin qui les mène où ils vont. C’est ainsi que cette parole des pygmées se colla à nous, et nous restâmes avec : « Aba mBaluba », ceux-ci sont des Baluba. Donc, les Baluba ont reçu leur nom au lac de Nsamba dans le territoire de Kamina » (Kavuma, 1980, p. 8-9).
L’auteur sous-entend que les Baluba sont les gens qui ont perdu leur chemin matériel. L’auteur trompe les lecteurs en trafiquant les faits historiques. Il est important de souligner que le nom Baluba n’a pas été une définition matérielle, mais morale ou religieuse. Il est nécessaire de recadre cet auteur.
Objectons
Tout d’abord, l’auteur a du mal à déterminer l’origine de Mbidi Ciluwa, qui se dirigeait vers l’Atlantique. Cependant, en considérant la géographie, cela signifie qu’il venait de l’est en direction du sud-ouest, ce qui est un passage vers l’Atlantique. Cela pose un véritable problème d’historicité, car, selon la tradition kiluba, Ilunga Kakenda Mbidi Kiluwe est parti de Membe, situé sur les rives du fleuve Lwalaba, et s’est limité à Mwibele dans l’actuel territoire de Kabongo.
Deuxièmement, il n’y a jamais eu de personnage historique nommé « Mbidi Ciluwa » chez les Baluba. Ils admettent plutôt l’existence d’un Mbidi Kiluwe. En outre, l’auteur omet de mentionner la date et le pays d’origine de l’immigration. Le récit kiluba du voyage de Mbidi Kiluwe est bien connu et nous allons essayer de déterminer à quelle époque ce récit s’est déroulé. Il est vrai qu’il venait de Membe, chez les Baluba — Bakunda. Le peuple Baluba réside actuellement sur le territoire de Moba. Il n’a jamais migré vers l’océan Atlantique. En réalité, il demeurait à Membe, où son père occupait le poste de chef du Nsala Ya Kibawa Upemba. Sa petite sœur, Mwanana Mbidi, possédait un compagnon canin nommé Ntambo, ce qui signifie « Lion ». Un jour, Mbidi Kiluwe s’amusait avec son chien, qui s’échappa soudainement. La jeune fille menaça alors de demander à son père de le faire tuer, à moins que son frère ne le retrouve (Mbidi Kiluwe). C’est ainsi que Mbidi Kiluwe se lança dans la recherche du chien, en suivant ses empreintes vers l’ouest plutôt que vers l’Atlantique. Malheureusement, il perdit sa trace dans le territoire des Baluba Bakalanga (territoire de Kabongo actuel). Là, il rencontra les sœurs du souverain Nkumwimba Nkongolo Mwamba près des marais. Elles l’amenèrent à Mwibele (Colle, 2021, p. 353-354). Contrairement à ce que l’auteur affirme, Mbidi Kiluwe ne se trouvait pas au lac Samba, mais à Mwibele, près du lac Boya, à Kabongo. Le lac Samba se situe dans le territoire de Kamina, à environ 400 kilomètres de Kabongo. De plus, ce n’est pas des pygmées que Mbidi Kiluwe a rencontrés, mais des Bantous. Enfin, il ne s’est pas égaré, car cinq ans plus tard, Mbidi Kiluwe est rentré à Membe, où la population l’attendait pour lui succéder après le décès de son père (Burton, 1961). Donc, cette histoire d’origine d’un peuple perdu est totalement fausse.
L’auteur n’est pas le seul à propager des contrevérités sur Mbidi Kiluwe. Isidore Ndaywel è Nziem écrit à son sujet : « D’autres événements allaient survenir avec l’arrivée d’une autre influence politique grâce à un visiteur, Mbidi Kiluwe (Mbidi, le chasseur) venu, d’après la tradition, du pays du Sud-Maniema » (Ndaywell, 2009, p. 123). Selon le principe historique, cette affirmation est contredite et réfutée. Le nom Mbidi est celui d’une bête, une cuvette très noire. Il a été donné en raison de la couleur foncée de sa peau, et parce qu’il se nourrissait effectivement de cuvettes. Kiluwe signifie « chasseur ». Ainsi, Mbidi Kiluwe signifie littéralement « chasseur rusé des cuvettes ». Nous savons que Mbidi Kiluwe est né à Membe, où régnait son père, et qu’il a vécu là-bas avant de se rendre à Mwibele Ntanda, où régnait Nkongolo Mwamba. Certains écrivains émettent l’hypothèse d’une origine égyptienne.
Tshimanga Mujangi
Cet auteur, pour sa part, évoque une origine égyptienne et juive des Baluba : « Baluba et leurs origines juive et égyptienne antiques ». Il a suivi les Baluba pendant leur longue migration, depuis Galaad, en Orient proche, jusqu’au Bupemba (lac Upemba), dans ce qui deviendra plus tard le Buluba (Uruwa). Ils s’y installent, formant ainsi leur première communauté en Afrique centrale, dans l’actuelle République démocratique du Congo (Tshimanga, 2017, p. 38-41). Ce récit propose une origine manifestement fictive qui n’a aucun lien avec l’histoire des Baluba. L’héritage juif et égyptien est inconnu dans la tradition Buluba. Nous allons le prouver :
Tout d’abord, il est important de souligner que les Baluba ne sont pas originaires d’Égypte. En effet, grâce à l’étude de l’histoire de leur identité, il apparaît que les Baluba coexistaient avec les anciens Égyptiens. Nous verrons plus loin comment, lors de leur migration multidirectionnelle, les Baluba ont atteint l’Égypte à une époque indéterminée, tandis que les Égyptiens entretenaient des liens avec les Baluba qui avaient quitté le Buluba à ce moment-là. Cependant, il est crucial de noter que cela s’applique uniquement dans un sens. Si l’on note des similitudes culturelles entre l’Égypte antique et les Baluba, cela s’explique par l’immigration multidimensionnelle. En effet, au fil de leur histoire, les Baluba ont partagé leur civilisation, leur culture, leurs valeurs et leur spiritualité, tout en empruntant et en assimilant d’autres cultures. Il faut se rappeler que les Baluba étaient en contact avec les Anciens Égyptiens, les Phéniciens, les Philistins et les Arabes autour de l’an 2300 av. J.-C. (Mukkand, 1995, p. 1).
En outre, l’origine juive. Aucun récit traditionnel des Baluba ne mentionne une parenté avec les peuples juifs. Et, si on se fie à l’histoire biblique, l’histoire des Juifs commence avec Abraham vers l’an 1850 avant notre ère. De surcroît, Ruben pourrait exister entre 1890 et 1895 avant notre ère, sans être un mathématicien. Toute personne comprendra donc que les Baluba sont antérieurs, autrement dit, qu’ils ont précédé les Juifs. Ruben ne pouvait donc pas être l’ancêtre des Baluba. On peut également justifier l’antériorité des Baluba en s’appuyant sur des études linguistiques. Dans son étude linguistique, Guthrie montre que le Kiluba est plus proche du protobantu à 50% (Greindl, 1974, p. 39-40), mais reprenant le même travail, Lukanda Lwa Malale conclut quant à lui à 87% (Lukanda, 2018, p. 613), ou presque tous les linguistes convergent pour dire que les protobantu seraient venus en Afrique centrale vers la période néolithique et, ceci dit donc, que les Baluba qui seraient plus proches des protobantu devraient exister au – delà de cette période, ce qui place l’existence des Baluba bien avant les Égyptiens et les Juifs. Finalement, les Baluba désignent leur nation sous le nom de Buluba, selon Colle, et non de Bupemba (Colle, 2021, p. 1).
Parlant de l’approche des Baluba par rapport au proto-bantou, Mary Nooter Roberts écrit : « Les technologies avancées de travail du métal et de la céramique sur un continuum de 1 500 ans, ainsi que des facteurs linguistiques, identifient les Luba comme une population proto-bantoue prééminente d’Afrique centrale, c’est-à-dire comme le noyau de l’expansion des peuples qui habitent aujourd’hui une grande partie de l’Afrique centrale » (Nooter, 1996, p. 28). Mary Nooter Roberts nous fournit un indice crucial. Si les Baluba sont une population protobantu prééminente, il est légitime de se questionner sur l’époque à laquelle remonte l’apparition du protobantu. Si nous admettons que la population de l’ancienne Égypte était largement semblable à celle des populations actuelles d’Afrique subsaharienne, nous ne souscrivons pas pour autant au diopisme, selon lequel tous les peuples du continent africain situé au sud du Sahara descendent de l’ancienne Égypte.
Les Baluba ne viennent pas de l’Égypte ni d’ailleurs. Ils sont autochtones du Buluba. Deuxièmement, on nous dit que ces peuples auraient commencé à descendre vers le Sud du Sahara en raison de la désertification de l’Égypte. On sait que l’Égypte a été habitée pendant une très longue période, mais que sa civilisation n’a commencé à émerger qu’environ 5500 ans avant notre ère (Honegger, 2018, p. 61). Les premières organisations politiques monarchiques de la civilisation égyptienne sont apparues vers l’an 3150 av. J.-C. (Agut, 2018, p. 48). Selon les études scientifiques, le processus de désertification de l’Égypte ancienne aurait commencé vers l’an 3900 av. J.-C., puis se serait accentué vers l’an 2200 av. J.-C. En réalité, les groupes humains désignés comme « Bantus » existaient déjà bien avant cette époque. Le proto-bantou est estimé à environ 5000-4000 av. J.-C. (Maret, 2018, p. 317), et la sédentarisation de ces populations remonterait également à cette période, entre 3500-3000 av. J.-C. (Maret, 2018, p. 317). Théophile Obenga nous apprend que les populations connues sous le nom de « Bantous » ont entamé leurs déplacements dès l’an 3000 av. J.-C. (Obenga, 1989, p. 14-15). Partant de ces informations et de ces suppositions, les Baluba, ces populations proto-bantoues, étaient déjà en existence bien avant la désertification de l’Égypte ou contemporaines de celle-ci. Selon notre opinion, les Égyptiens proviennent de différentes régions d’Afrique : certains viennent de l’Éthiopie, d’autres de la Nubie et de la région des Grands Lacs, tandis que les derniers ont migré depuis l’Afrique centrale vers le nord-ouest du continent.
Au fil de la progression de la désertification dans cette région du continent, les populations locales ont commencé à se déplacer vers le sud. Il est important de noter qu’elles entretenaient déjà des liens commerciaux avec les résidents de la région. Par conséquent, lorsque ces populations ont migré vers le sud du Sahara, elles ont rencontré des communautés sédentaires ayant développé leurs propres cultures. Finalement, il y a une confusion entre l’héritage culturel et la filiation biologique. Que signifie-t-on ? La filiation biologique, également appelée parenté génétique, désigne une lignée génétique directe entre des individus ou des groupes d’individus : les Basanga, les Kaonde et les Bemba sont historiquement Baluba parce qu’il y a une filiation biologique ou une parenté génétique. Cela se produit malgré les divisions politiques qui ont fait que les Basanga se considèrent aujourd’hui comme un peuple distinct du Múlúba. C’est-à-dire qu’il faut prendre en compte deux éléments incontournables pour parler de la filiation biologique entre l’Égypte antique et les populations de l’Afrique subsaharienne :
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- Une transmission de l’ADN d’une génération à une autre.
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- Des preuves génétiques, archéologiques ou paléoanthropologiques qui démontreraient l’origine égyptienne de certaines populations au sud du Sahara.
Ce qui est faux pour les Baluba au sud du Sahara. On nous objectera volontiers l’argument linguistique. On nous parle, en effet, de la linguistique niloatlantique pour justifier cette parenté. En effet, les Baluba ont conquis des territoires en Afrique australe, ce qui a entraîné une forte similarité linguistique entre le kiluba et les langues des peuples vaincus. De plus, on observe une ressemblance linguistique entre le kinyarwanda et le kiluba. Faut-il donc évoquer une filiation biologique ? Les similitudes culturelles et linguistiques entre l’Égypte antique et le Sahel ne prouvent pas une parenté génétique entre le Nord et le Sud. Elles résultent plutôt des échanges commerciaux. Il n’y a aucune preuve génétique solide montrant une filiation biologique directe entre tous les peuples subsahariens et les anciens Égyptiens.
Muya Bia Lushiku Lumana
Celui — ci avance quant à lui que l’origine des Baluba serait le Rwanda, d’où sont partis certains princes pour se perdre en Afrique centrale (Muya, 1985 : 21 – 22). Cette affirmation contrevient à l’histoire. La question de la population rwandaise sans lien biologique avec les Baluba sera abordée, même si ces deux peuples partagent une proximité linguistique. Cependant, les Baluba ne sont pas originaires du Rwanda ni de la région des Grands Lacs.
Muambayi Cibangu
Dans leur traité l’Union des Luba : rempart pour l’unité du Congo, Muambayi Cibangu et ses collègues proposent que le peuple Múlúba soit d’origine égyptienne, ou du pays de Zanj[2] qui aurait donné naissance au pays Luba et au peuple Múlúba (Muambayi Cibangu, 2021 : 51-55). Cette origine est complètement fictive, et le terme « Zanj » n’existe pas dans la langue kiluba, que nous maîtrisons bien et dont nous sommes les locuteurs d’origine. Aucun mythe ni aucune histoire réelle ne figure dans la mémoire collective des Múlúba, qui mentionne un endroit appelé « Zanj ».
Selon cet auteur, le peuple Múlúba tire ses origines de l’hébreu. Il écrit ainsi : « Une question nous a été posée sur la signification du nom Luba. Depuis 1881, beaucoup d’encre et de salive ont été coulées pour comprendre le sens du nom “Luba”, étant donné que l’Empire luba, qui s’étendait, à son apogée, dans tout le Centre-Sud de notre pays, était le plus vaste et le plus prospère. Dans cette démarche, beaucoup des choses insensées ont été dites par les colonisateurs et beaucoup des Congolais à l’esprit de copier-coller ont fait le relais de ces mensonges ahurissants. Soucieux de cette situation, je suis allé très loin dans la recherche du nom “Luba” que j’ai pu trouver dans le monde sémitique : en Hébreux et en Arabe. En Hébreux, le mot Luba signifie : la meilleure partie d’une chose, la crème de crème. Pour illustration, la secte des Lubavitch est intérieure à la secte des Hassidims: les charitables, au sein du Judaïsme. Et cette définition est l’une des preuves de l’origine hébraïque du peuple Luba. En Arabe, la langue voisine de l’Hébreu, le mot Luba signifie : meilleur, excellent, élite, noble, sublime, subtil, essence, quintessence… Du monde sémitique, le mot Luba est passé au Persan où il est devenu Lobe, et d’ici au vieil Allemand sous sa forme Luba ; puis au Grec et au Français où nous avons : Lobe, Loubie et Loubard comme contraire de Louba. Somme toute, du point de vue anthropologie, sociologique et politique, appliquée à une société donnée, le nom Luba veut dire : la noblesse ou l’élite du peuple, l’aristocratie, la féodalité, le patriciat. En disant Élite du peuple, nous arrivons au concept de Peuple Élu de Dieu, donc au Peuple Israélite. D’après la société initiatique du Bukishi chez les Songe, les Luba sont les Ba-Matshikala c’est-à-dire la mouvance de l’Empereur, le Mulopwè, autrement dit la noblesse, l’aristocratie… Ce qui est conforme à la définition sémitique du nom “Luba” » (Muambayi Cibangu, 2023). Nous avons la signification la plus grotesque. Selon la règle linguistique, c’est dans la langue qu’on doit chercher la signification principale de chaque mot, ou encore dans la cosmogonie d’un peuple, où chaque mot a son sens propre. Voici un petit lexique du vocable « Luba » dans deux cultures africaines, les Oromo-Luba (Éthiopie) et les Bubi (Guinée équatoriale) :
Décryptage du vocable “Luba” chez les oromo d’Éthiopie
Nous avons vu qui sont les peuples Oromo ainsi que leur origine couchitique. On retrouve le terme « Luba » dans la culture de ce peuple. Ce mot y joue un rôle si important qu’on a fini par l’associer au nom ethnique : Oromo-Luba. En Afaan oromo, le terme « Luba » revêt une signification historique et culturelle profonde. Traditionnellement, la société oromo est fondée sur le système de hiérarchisation sociale connu de Gadaa. Voici une classification des tranches d’âge dans cette communauté. Les Gadaa sont une structure et un système sociopolitiques et institutionnels qui ont été établis pour organiser la société oromo. Ce système hiérarchise la société en groupes d’âge, qu’on appelle « générations ». Il attribue ensuite à chacun des responsabilités propres à son stade de développement. Ces dernières évoluent au fil du processus d’apprentissage des connaissances traditionnelles et politiques.
Essence du vocable luba chez les Oromo : ce terme désigne une caste d’âge dans leur système de classement social. Chaque génération oromo est représentée par un « Luba », qui a des responsabilités politiques, sociales et militaires. Ces fonctions sont exercées pendant un mandat de huit ans, sauf en cas de circonstances exceptionnelles. Il est fascinant de noter que, dans le système Gadaa, chaque homme doit franchir différentes étapes initiatiques pour accéder à une classe d’âge supérieure. Il y a en tout cinq classes d’âge, chacune couvrant une période de huit ans. Une fois qu’un groupe a atteint le nombre limite des Luba, ceux-ci obtiennent le pouvoir de diriger l’ensemble de la société oromo. Chez ce peuple, donc, la gouvernance dépend du statut de LUBA. Les détenteurs du titre honorifique de « LUBA » au sein de la communauté oromo assument des responsabilités cruciales, telles que la gouvernance, la prise de décisions importantes, la résolution de conflits et, surtout, la protection de la société oromo. Cette fonction est profondément ancrée dans la culture oromo.
Essence culturelle : leadership : les membres de la caste des “Luba” sont reconnus comme des leaders respectés. Ils occupent une position centrale dans le respect et le maintien des traditions, des lois et des rituels.
Transmission des savoirs : Le système Gadaa et les classes d’âge, tout comme le « luba », sont responsables de la transmission des connaissances et des compétences d’une génération à l’autre. Ils remplissent le même rôle que celui des Bambudye chez les Baluba, des griots chez les Ndogo du Mali ou encore des mémorialistes chez les Mossis du Burkina Faso.
En résumé, le mot « luba » en oromo désigne un groupe de personnes qui occupent une position de leadership au sein du système Gadaa. Ce rôle est crucial pour assurer la gouvernance et la continuité culturelle de la société oromo.
Décryptage du vocable « Luba » chez les peuples Bubi
Les Bubi, un peuple indigène vivant sur l’île de Bioko, représentent le deuxième plus grand groupe ethnique du pays. Ils sont principalement installés dans les provinces septentrionale et méridionale de Bioko. Les Bubi ont une longue histoire de résistance à la domination hollandaise, portugaise, britannique et espagnole. Malgré cela, l’île de Bioko est devenue un point de départ pour le commerce d’esclaves. Cependant, les Bubi ont fait preuve d’une grande détermination en aidant à libérer de nombreux esclaves.
La couronne espagnole a seulement réussi à asservir l’île grâce à l’importation de main-d’œuvre nigériane et libérienne pour les champs de canne à sucre. La résistance des Bubi s’est principalement manifestée sur le plan culturel. Ils sont restés profondément enracinés dans leurs traditions, même si le catholicisme et la civilisation espagnole ont eu une influence sur eux. Cette résistance culturelle a persisté jusqu’en 1937, année de la disparition du souverain Bubi, le roi Malabo Lopelo Melaka. La plus grande ville de la province de Bioko Sud en Guinée équatoriale s’appelle « LUBA », un nom que les Bubi ont attribué à cette ville. Elle est la deuxième agglomération insulaire établie sur le territoire des Bubi, qui lui ont conféré ce nom (Klotchkoof, 2009, p. 130-135).
Dans la culture des Bubi, le mot « Luba » désigne une « guerre » ou une « bataille ». Leur langue et leur culture contiennent des termes spécifiques pour différents aspects de leur société et de leur histoire. Le terme « Luba » évoque des notions liées au conflit ou à l’affrontement dans leur contexte culturel. Ce mot ne désigne pas une origine ethnique, mais une idéologie culturelle. Les anciens Bubi, maîtres de la langue Bubi, insistent sur le fait de ne pas confondre les éléments culturels et l’identité ethnique. Pour ces sages, le mot « Luba » est un symbole de leur identité guerrière.
Selon certains auteurs, le peuple Baluba a été désigné ainsi en raison de sa bravoure au combat. Cela signifie que le terme « Luba » ou « Baluba » dériverait de la qualité guerrière de ce peuple. Cette théorie s’appuie sur le passé militaire des Baluba, qui ont mené des conquêtes d’envergure en Afrique. Parlant des Baluba autochtones du Bandundu, l’historien Nlandu Désiré rapporte ainsi l’expansion des Baluba locuteurs du kiluba et citoyens du Buluba vers l’Ouest : « Les migrants venus du Katanga étaient des conquérants conduits par le Mwant Mweni Put Kasongo. Ils se retrouveront en confrontation avec les originaires (autochtones du Kwango), qui étaient les Suku, Mbala, Nsamba, Mpindi, Ngongo et Hungana. Toutes ces tribus ont été repoussées du Kwango vers le Kwilu, sauf les Suku, qui sont en partie implantés dans le territoire de Feshi. Ces premiers conquérants de l’espace Kwango se nommaient les Ba-LUWA. Delà le terme iluwa, la guerre, la bagarre, le combat pour dire la guerre vient, en langue Kiyaka de Kasongo Lunda. Les BaLUWA venaient avec l’iluwa, car les Baluwa ou Baluba étaient des guerriers, des conquérants qui avaient soumis les populations locales. Voilà comment on qualifiait le mélange des Balunda et des Baluba qui fondèrent le royaume des Bayaka avec le premier Kyamfu » (Lukanda, 2016, p. 86). Entre autres tentatives d’explication du terme Múlúba proposée par E. Verhulpen, dans son fameux livre intitulé « Baluba et Balubaïsés du Katanga », publié en 1936, il y a celui de guerrier. Il dépose, en effet : « Le nom de Baluba avait été donné aux guerriers qui accompagnaient Nkongolo en raison de leur férocité et de leur ravage » (Verhulpen, 1936, p. 55).
Lukanda commente : « Il est vrai que cette explication n’épuise pas toutes les profondeurs ainsi que toutes les facettes qui densifient l’étymologie du vocable Múlúba. Cependant, tout œil attentif verra sans peine l’équivalence entre les termes BALUWA et BALUBA, comme entre WALUWA et BALUBA, les consonnes B et W ayant coutume de s’interchanger librement. Et c’est à ce sujet que l’historien Désiré Nlandu a voulu attirer notre attention. En effet, dans la langue kiluba comme dans la langue kiyaka, se bagarrer, combattre, faire la guerre, se dit KULWA dans la forme évoluée, KULUWA originairement. Les BYA BULUWI ou BYA BULWI sont les armes de guerre. La contraction des lettres U et W de KULUWA a généré KULWA, se battre, se livrer la guerre. Et pour revenir sur l’interchangement libre entre les lettres B et W, nous avons ainsi BULUWO et BULUBO, mariage ; MUDIWU et MUDIBU, gorge ; Waana et Bwaana, l’enfance ; Inandi WAIYA et inandi BAIYA, sa mère est venue, etc.
Les BALUWA, en kiyaka, précise cet historien, étaient des guerriers venus du Katanga avec l’ILUWA, les conflits, les bagarres, la guerre. Les BALUBA ou BALUWA sont des guerriers, des conquérants qui avaient soumis la population locale au moyen de la Force armée. Nous estimons qu’à la suite de ces conquêtes politiques, la culture actuelle des Bayaka résulte du mélange entre la culture kiluba, la culture lunda et les cultures des populations trouvées sur place dans le Kwango. Les guerriers Baluba étaient très nombreux et accomplissaient la mission d’étendre l’empire de leur frère, de leur fils, Mwat Yav, progéniture de Kibinda Ilunga. On comprend alors pourquoi les Baluba se présentent par cette expression multiséculaire : « I ami muluba, ulubanga mu kanwa, kaakaluba kashinda. Nansha kabavunde, ulaula kayi kwabo », je suis l’homme muluba, qui peut se tromper de la bouche, mais ne perd point le chemin. Celui-ci, même oblitéré, il le dépisterait et irait au pays de ses pères » (Lukanda, 2016, p. 85-87).
La marque guerrière que les peuples de Guinée équatoriale attribuent à leur ville « Luba » semble être la même que celle qu’Edmond Verhulpen et Désiré Nlandu accordent au vocable « BaLUWA » ou « BaLUBA », francisé en « Luba », « Luwa » ou « Ruwa » par les colons. Mais le contexte de la perdition physique, morale ou spirituelle due au mépris d’une règle, « DIS-HINDA », qui est profondément ancrée dans la sagesse du mot muLUBA selon les BaLUBA eux-mêmes, fait complètement défaut chez les Bubi de Guinée équatoriale. Contrairement à l’opinion de Verhulpen, les Baluba ne sont pas apparus à l’aube de l’empire de Nkongolo Mwamba. Ils ne sont pas non plus les descendants de la génération du royaume des Bayaka qui a donné naissance à la tribu des Bayaka-Baluwa ou Bayaka-Baluba, comme le soutient Nlandu Désiré. Cela signifie que le mot BALUBA, qui désigne le peuple du Sud-Est de la République Démocratique du Congo, n’a pas la même signification que le mot LUBA, qui désigne une ville de Guinée. On ne pourrait pas, à partir de là, en déduire une identité originelle de provenance ethnique.
Analyse du mot luba chez les Baluba[3]
L’appellation « Luba » est actuellement utilisée pour désigner à la fois la langue et l’histoire de ce peuple. Il tire son origine des mots « Múlúba », « Búlúba » et « kílúba », qui signifient respectivement « ethnonyme « L’ethnonyme de cette population, tel qu’il apparaît dans toutes les langues de la région, est Múlúba (sg.)/Baluba (pl.), dont le français ne garde que le radical, luba » (Petit, 1996, p. 672). Pour atteindre cet objectif, les colons ont supprimé les préfixes « MU », « BU » et « KI » des mots, ne conservant que le tronc « LÚB » du verbe « kúlúba » et la terminaison « A ». Ils ont enseigné l’empire « lúba » dans les écoles et les universités de Kinshasa et de l’ouest du pays, ainsi qu’à l’étranger. Ainsi, les gens ont tendance à croire qu’il s’agit de l’empire des Kasaïens, avec Mbuji-Mayi comme ville centrale ! C’est une affirmation erronée sur le plan historique, car les terres au-delà du Lubilanji n’ont jamais fait partie de l’empire des Baluba. Il sied d’ailleurs rappeler qu’au Kasai, chaque village, chaque clan, chaque lignage, même les plus petits d’entre eux, fonctionnait de manière autonome, gérant ses propres affaires de manière indépendante (Mpoyi, 1966 : 146). Ils n’ont jamais connu un système politique centralisateur et fédérateur au sein d’un royaume ou empire.
Lorsqu’on évoque l’art « Lúba », apprécié dans les plus prestigieux musées du monde, les populations au-delà du Lubilanji se proclament à tort comme ses auteurs et ses détenteurs. Les artistes « Lúba » sont ainsi réduits à être des artistes de l’« empire Luba du Kasaï ». Cela contribue à la confusion entre les œuvres culturelles de ces deux peuples (les Baluba du Buluba, c’est-à-dire les locuteurs du kiluba, et les Balubilash) et entraîne même l’expropriation du patrimoine culturel des Baluba natifs du Buluba par ceux qui ne l’ont pas généré, mais qui en jouissent quand même ! En ce qui concerne les langues Luba, tel qu’elles ont été catégorisées par Guthrie et d’autres linguistes en 1948, leur diversité saute aux yeux. Voici quelques exemples : « L11 : Pende ; L12 : holoholo; L20 : budya; L21 : kete; L22 : Bindji; L24 : Luna; L23 : Kisonge; L31 : ciluba; L32 : Kanyok; L33 : Kiluba et Kizela; L34 : Hemba; L35 : Sanga; L41 : Kaonde; L51 : Salampasu; L52 : Ndembo; L53 : Ruwund; L60 : Mbwera…” Si on dit : « en Luba » comme on dirait « en français », de laquelle de ces différentes langues s’agirait-il alors ? Du kisonge ? Du kisanga ? Du kilande ? Du « ciluba » ? Du kanyok ? Du kihémba, du kiluba ? Car, lorsqu’on parle de langues latines (romanes), dont le roumain, l’italien, le portugais… on se réfère à la langue souche, le latin du Latium” (Lukanda, 2007 :10).
Nous avons donc décidé de chercher dans notre patrimoine linguistique un mot qui pourrait désigner la personne Múlúba et qui pourrait également servir d’adjectif (épithète) pour identifier les locuteurs de la langue kílúba et leurs productions culturelles de manière claire et distincte. On a opté pour les appellations « Múlúba », « kílúba » et « Búlúba », qui évoquent directement une personne. Par conséquent, on n’utilisera plus l’expression « Mulopwe lúba », mais plutôt « Mulopwe Múlúba ». Un prince Múlúba, un dirigeant Múlúba, une femme Múlúba, un enfant Múlúba… Au lieu d’un prince luba, d’un chef luba, d’une femme luba, d’un enfant luba… Pour distinguer cette entité de manière claire, nous avons choisi d’utiliser le mot « Búlúba » pour désigner soit le territoire des Baluba, soit leur mode de vie et leurs traditions. Quant au terme « kílúba », il est employé dans la tradition pour désigner à la fois la langue, le style et l’empreinte des Baluba. Kisuku kya kiluba est le nom de la marmite en argile fabriquée par les Baluba. Mujiikilo signifie leur manière d’enterrer leurs défunts. Mubumbilo est le nom de la méthode particulière utilisée pour travailler le cuir.
Nous avons choisi d’appeler toutes les facettes culturelles des Baluba, y compris l’art, la danse, la langue et la magie, « kiluba ». Malheureusement, lorsqu’on parle de la langue luba, beaucoup de gens, y compris certains intellectuels, ne perçoivent que le « ciluba », une perception que les Kasaïens cherchent activement à propager. Cette situation est particulièrement regrettable, car le Constituant avait initialement désigné le « ciluba » comme langue nationale. Cette décision s’avère être une grave erreur, car, dans la tradition, la langue actuellement connue sous le nom de « ciluba » n’avait pas cette identité et il faut se souvenir qu’elle diffère du kiluba.
Les usages courants du mot LUBA sont multiples. Il dérive de la combinaison du préfixe nominal LU, appartenant à la sixième catégorie, et du thème nominal BA, qui désigne une affection, qu’elle soit physique, mentale ou spirituelle, en langue kiluba et misongo. Au pluriel, il devient « MBA ». Il applique la convention générale pour faire le pluriel des mots qui débutent par le préfixe « LU », qui devient « M » devant les racines commençant par les consonnes « P », « B », « V », « F », « M », etc., et « N » devant les racines commençant par les consonnes « L », « S », « T », « N », etc. On trouve de nombreux exemples de transformation du mot en pluriel. Ainsi, « lu-kunde » (haricot) devient « nkunde », alors que « lubao » (fosse-trappe) donne lieu à « Mbao ». De la même manière, « lufimbo » (fouet) se transforme en « Mfimbo » (fouets)… Le mot « LÚBA » correspond à l’impératif présent de la deuxième personne du singulier du verbe « kúlúba ». Il possède trois sens distincts : se perdre physiquement, comme le verbe français « se perdre » signifie s’égarer sur un chemin à travers une brousse dense ou une sombre forêt. Lúba peut également signifier « fais attention », « égare-toi » ou « oublie-la », dans le sens de « ne fais pas d’erreur » ! De plus, Lúba peut aussi vouloir dire « enfreindre une loi spirituelle », « pécher » ou « se comporter mal ». Parler dans cette vision de l’empire lúba serait perçu comme « empire : fais attention », « empire : égare-toi », « empire : transgresse la loi », « empire : pèche », ce qui est très mal perçu par les locuteurs Balúba du kilúba, les fondateurs de cet empire, et les experts de la langue et de la culture kilúba. Cela est considéré comme une offense très mal digérée par leur âme collective. Le terme MULÚBA est composé de MU, préfixe nominal de classe 1, de LÚB comme radical du verbe kulúba (se perdre, oublier, transgresser une loi sociale, morale ou spirituelle), et de A, la finale de ce verbe. Par conséquent, lorsqu’il est utilisé au pluriel, mulúba devient Balúba et non MBA, qui est une forme plurielle de LÚBA, maladie en langue kiluba.
En d’autres mots, LÚBA (misongo ou maladie) et MULÚBA (personne autochtone du Bulúba) n’appartiennent pas au même champ sémantique. En réalité, ce sont deux substantifs distincts, chacun ayant un sens bien défini. Il est donc inapproprié de les confondre et de les remplacer l’un par l’autre, car dire et en prononçant « LÚBA », ce dernier mot jouant le rôle d’un adjectif épithète, il désigne directement la maladie (misongo en kilúba) ou la forme impérative du verbe kúlúba au sens de « fais gaffe ». Il n’a aucun lien avec l’être humain (mulúba), la langue de ce groupe (kilúba) ou le pays de cette nation (Bulúba). L’empire Luba sera perçu comme un empire malade ou imprudent, tandis que l’homme Luba sera considéré comme un être malade ou imprudent. De plus, notre pays Luba sera traduit en français comme étant un pays malade ou imprudent. Cela peut être perçu comme insultant, voire offensant, pour nous-mêmes, les Balúba Balopwe, ainsi que pour tout Balúba Balopwe, qui se qualifierait lui-même d’empire LÚBA.
L’hymne héroïque étoffe et éclaircit le concept de MULÚBA, tout en respectant l’esprit culturel kiLÚBA. La première et la deuxième strophe de cet hymne multiséculaire qui s’apprenait dans les camps de circoncision kiluba (Kwiisao) se déploie ainsi : « I ami muLÚBA’a kasala, nansha ka mukuku, munkan’a nshi Mikulu, Ilunga muci mubedi, wakunine Shakapanga, bonso ke misambo. MuLÚBA wa LÚBA mashinda, waLÚBA enka ne diya kwabo. MuLÚBA uLÚBanga mu kanwa, kaakaLÚBa kashinda, nansha kabavunde, ulaula kayi kwabo : c’est moi l’homme Múlúba, toujours coiffé d’une huppe truffée de plumes de prix, et à défaut, même de plumes ordinaires, comme celles du coucou. Le petit-fils de Nshi-Mikulu, lui l’unificateur Ilunga, le premier arbre qui fut planté par le Père-Créateur. Et tous les autres peuples ne sont que des embranchements » (Lukanda, 2016, p. 40-44). L’homme Múlúba qui se trompe de chemin, qui se trompe jusqu’à celle qui mène vers leur patrie. L’homme Múlúba s’égare en paroles (dans sa bouche), ne perdant jamais le chemin. Car celui-ci, même s’il est touffu (diffus ou oblitéré), il le dépisterait et retournerait au pays de ses ancêtres.
Le proverbe ne s’énonce pas comme plusieurs le pensent : « Múlúba walubile mashinda, walubile enka ne diya kwabo : l’homme Múlúba qui avait perdu le chemin, qui avait perdu même celui qui va chez eux » (Lukanda, 2018, p. 14). En réalité, ce texte millénaire est sacré et il est interdit de le modifier, même d’un iota. Sa structure originelle s’impose, car elle véhicule un sens que de petites modifications peuvent altérer à coup sûr. Si nous étions « waLÚBile mashinda », nous serions des BaLÚBE et non des BaLÚBA. En effet, l’expression « waLÚBA mashinda » n’est pas un passif « MuLÚBe mashinda ». Son action n’est pas accomplie et achevée dans l’espace et dans le temps. « WaLÚBA mashinda » correspond parfaitement à « uLÚBanga mu kanwa », qui se trompe en parole. On ne dit point, « waLÚBile mu kanwa » ou « Ulúbile mu kanwa », qui s’était trompé dans la bouche (en paroles) ! « Walúba mashinda » marque un présent continu, une tradition, une coutume, une habitude ou mieux une nature, une essence. L’action ne se limite pas à un lieu spécifique ni à un instant précis. Elle se réalise dans l’essence même de tout Múlúba lié à Ilunga Nshi Mikulu. Elle exprime l’être profond de l’homme Múlúba, où qu’il soit et quelle que soit l’époque. C’est pourquoi on rejette vigoureusement le sens matériel de « kuLÚBA mashinda ».
En effet, le verbe kuLÚBA se présente sous une triple sémantique, comme on l’a vu : Kuluba i kujimina : se perdre, s’égarer, à l’instar d’un chasseur perdu dans une brousse touffue. Kuluba i kwilwa, kuvulaminwa : oublier, perdre de vue un problème, ne plus se souvenir de quelque chose. Kuluba i kujilula, kutupa mbila : commettre une faute sociale, morale ou spirituelle, enfreindre une règle, aller à l’encontre d’une loi, d’un décret. Parmi ces trois définitions, la troisième est la plus appropriée pour désigner le peuple Múlúba. Cette lumière découle de la troisième strophe de l’hymne héroïque que nous avons évoqué, qui se lit ainsi : « MuLÚBA mwaana wa mulao, mulao wa Shakapanga, mwine mbala wakadye kidyedye, mwanda wa butobo, ne bujila bobamupeele’mba ukamwitanga Nkungw’a Banze, nandi ukakwitabanga : l’homme MuLÚBA, l’enfant (bénéficiaire) de la promesse (Mulao), de la promesse du Père Créateur, qui ne doit manger ni n’importe quoi, ni n’importe quand, ni n’importe où, ni n’importe comment, à cause du sacerdoce (butobo) et de la sacralité (bujila) dont il a été investi afin que, les observant, il puisse ainsi invoquer Dieu et que celui-ci lui réponde (favorablement) » (Lukanda, 2018, p. 20). D’où la formule de repentance multiséculaire héritée de nos ancêtres, formule qui met la qualité d’être Múlúba au cœur de ses relations avec Dieu. L’ancêtre qui se sentait coupable et fautif devant Dieu disait : « Vidye Kalombo, kuLÚBA kwine ndúbììle, kujilula nako njilwììle. Ndubulule a mfumw’ami. Mbutwile kya nsungu i ka ? Mbutwile keekala nsungu. Mbutwile keengula mwaana. Mbutwile sanswa mwanandi. Nansha kilubi i kyaan’aye : Dieu Maître initiateur, commettre une faute, oui, je l’ai déjà commise, et transgresser la loi, oui, je l’ai déjà enfreinte. Réhabilite-moi ô, mon Seigneur. Parent, qu’est-ce qui a suscité en toi une telle colère ? Un parent n’est jamais de colère. Un parent ne rejette pas à jamais l’enfant. Un Parent aime son enfant. Même l’étourdi (le fautif) demeure son enfant » (Lukanda, 2018, p. 15).
Les noms de personnes KILÙBA et LÙÙBA : le nom LÙÙBA, courant dans le Bulúba, ne provient pas du verbe Kulúba. Il ne partage même pas le même champ sémantique. Lùùba tire son origine du verbe Kuùba, faire, agir, effectuer. Lu est un préfixe nominal de l’ancien kilúba qui est généralement remplacé aujourd’hui par le préfixe MU. Dans le même sens, on emploie encore des expressions anciennes comme « Vidye Lubunda mibidi ya bantu » (Dieu, le potier des corps humains) ; « Sendwe lufu-la mbembo ne tudyubu » (l’artisan qui forge les gongs à double cloche et les boucles d’oreilles) ; « Lwishi mmumbu pa ditembwe, Lukunka njila ke mwaneenu » (mouche-maçonne, donnant sa proie à la guêpe). La mouche qui parcourt les sentiers n’est pas de ta famille. « Lumuna mae ne matambo » : l’éleveur de léopards et de lions ; « Nyumbu wa lukonga tonyi » : le tourbillon qui rassemble les oiseaux (Lukanda, 2002).
L’absence d’accent sur le mot LUBA entraîne une confusion, car il est impossible de savoir s’il s’agit de la maladie LUBA, de la forme impérative à la deuxième personne du singulier du verbe kulúba (perds-toi) ou de Luba, dérivé du verbe KUÙBA (agir, faire). Dans cette dernière signification, LÙÙBA désigne une personne qui se tait, qui est taciturne ou qui garde le silence. Ignorant que le kiluba était une véritable langue à ton et que ses tonèmes sont des éléments grammaticaux et sémantiques spécifiques de formes et de sens, Pierre COLLE avait commis l’erreur de penser que le vocable Baluba signifiait Bantu ba Lúùba, les sujets du chef LÚÙBA. En effet, A. Gillis affirme que « A. Bursens venait de découvrir que le kiluba était une langue tonale parfaite, que les tonèmes constituent, tout autant que ses phonèmes, un élément constitutif des mots et des formes grammaticales. Or, cela avait été ignoré de tous ceux qui s’étaient occupés jusque-là de l’étude de cette langue » (Gillis, 1981, p. 2).
De la même manière que LÙÙBA (celui qui se tait, qui garde secret) n’est pas LÚÙBA (celui qui agit) de même LÚBA, maladie, n’est pas non plus la forme impérative à la deuxième personne du singulier du verbe kuluba pour dire « fais gaffe ». En clair, Kilúba, langue ou style de l’ouvrage de création des Baluba ne sont pas à confondre avec le nom identifiant les personnes humaines KÍLÙBA. Le nom KÍLÙBA est formé à partir du préfixe nominal KI, qui vient de l’ancien kiluba. Aujourd’hui, on remplace généralement ce préfixe par MU. Les exemples ne manquent pas. On dit : « Vidye Kalemba Kyampeele », Dieu porte-bonheur qui m’a accordé ses faveurs ; « Kimpanga Mutombo », le créateur des pousses, des bourgeons ; « Kimpangila », celui qui crée par et de lui-même ; « Kipeesha kya myungu », celui qui fait fructifier même les courges des calebasses ; « Kilubula beenyi », celui qui accueille les étrangers, l’hospitalier ; « Dimukila kimbutuzya », montre-toi malin envers la sage-femme. Qui sait, tu pourrais peut-être concevoir à nouveau ! « Kiyumba kubanza, wabanzile ne binyinga » : celle qui s’empressait d’entrer dans le toit conjugal… fonda son foyer avec les morceaux de casseroles en terre cuite comme ustensiles de cuisine ! (Lukanda, 2002, p. 10-13).
Voici les différents aspects du mot LUBA dans la langue kiluba. Il n’est jamais utilisé comme un nom ethnique, bien au contraire. Alors, comment connecter LUBA, la forme francisée par les colons pour désigner une population, à LUBA, combiné avec le terme oromo pour désigner, ne serait-ce qu’à distance, le peuple Múlúba, qui parle le kiluba et est originaire du Buluba ? Explorons le sens de ce même mot dans les dialectes kenyans et guinéens. Est-il correct de dire que les Baluba sont issus des Bubi parce que le mot « Luba » dans ces deux cultures évoque la bravoure et le conflit ? Ou doit-on admettre qu’ils proviennent d’Éthiopie ?
Selon la définition du mot « Luba » donnée par Muhammad Muambayi Cibangu, elle ne correspond pas à l’identité des Baluba telle qu’elle est perçue par eux-mêmes. Il est important de souligner ce point : « le terme « Luba » visant la communauté humaine n’est pas un nom, mais un radical. Et pourtant, toute cette analyse part d’une considération du vocable « Luba » comme un nom. C’est réfléchir en catégories occidentales sur des schèmes typiquement bantus. Traditionnellement, les Baluba ne s’appelaient pas « Luba », ce sont les Européens qui les ont appelés ainsi. C’est à ce niveau que Muhammad Muambayi Cibangu a biaisé ses travaux, car il ne comprend pas le sens même de ce qu’être Múlúba. Un « luba » n’existe pas en kiluba, en kisonge, en kikete comme un nom d’un peuple. Il n’est pas possible de dire dans ces trois langues : « bikila’ku Luba alwe » au sens de “bikila’ku Múlúba alwe”, appelle (ce) Múlúba qu’il vienne. Non plus : “Ngicile luba aye” à la place de ” ngicile Múlúba aye” en kiluba, appelle – moi (ce) Múlúba qu’il vienne. Non plus “Itamina luba afikye” en kikete à la place de ” itamina muluba afinye”, appelle (ce) Múlúba qu’il vienne. Le mot « Luba » comme nom renvoie à un état de morbidité physique ou mentale et signifie maladie en kiluba, langue matrice et génitrice du terme Múlúba.
Rappelons que la langue maternelle de Muhammad Muambayi Cibangu est le Kikasai ou Tshiluba du Mbuji-Mayi et Kananga. Dans sa langue maternelle, la maladie se dit disama et mukumbu en kisonge… Ce luba, nom, au pluriel, donne MBA, au même sens que lufu donne MFU. Dans ce cadre, LU est un préfixe et BA un radical. C’est pourquoi LU préfixe change en M au pluriel. En rapport avec le peuple et donc avec la personne humaine, Luba n’est déterminé que par le préfixe qui le précède et/ou le suffixe qui le suit. Ainsi :
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- MU – LUBA fait au pluriel BA – LUBA ou WA – LUBA.
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- KI – LUBA fait au pluriel BI – LUBA : langue des Baluba.
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- BU – LUBA n’a pas de pluriel, car c’est un mot abstrait désignant le pays des Baluba, la qualité d’être Múlúba, les us et coutumes des baluba.
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- KU – LUBA est précédé du préfixe de verbe à l’infinitif pour dire s’égarer, se perdre ; tromper, oublier ; commettre une faute morale ou spirituelle.
Quant aux suffixes, il y en a beaucoup : kulubija, kulubakana, kulubankana, kulubangana, kulubidila. Ce qui n’a rien à voir avec toutes ces significations de monsieur Muhammad Mwambayi Cibangu qui tablent sur LUBA occidentalisé et pris pour et à la place de Múlúba. C’est ainsi qu’on entend des gens dire « en luba », « chez les Luna », « en histoire Luna », « l’empire Luna »… ! En effet, l’existence du peuple Múlúba précède celle du peuple juif. C’est pourquoi cet auteur prétend que le vocable Múlúba dérive du terme LUBA, qui signifie « maladie » en luba.
En réalité, les Juifs, dont le nom se transcrit par « Luba », sont apparus après les Baluba, qui parlent le kiluba et ont donné naissance au mot Múlúba, dont le radical est Luba. Le kiluba est leur langue maternelle, et le Buluba, leur pays d’origine. Par conséquent, il est improbable que les Baluba soient liés aux Israéliens, qui sont eux-mêmes apparus après les Baluba. On aurait pu comprendre que Muhammad Muambayi Cibangu avance (bien que peu probable) que ce sont les Juifs qui descendraient du rameau des Baluba. Cette hypothèse serait justifiée par l’expansion multidimensionnelle et multidimensionnelle des Baluba. Dans ce contexte, les Juifs seraient une branche dérivée des Baluba. Une autre raison pour laquelle on pourrait croire que les Juifs viennent du rameau kiluba est l’existence de relations commerciales entre les Baluba et divers peuples du Proche-Orient, tels que les anciens Philistins, Cananéens, Mésopotamiens, Égyptiens et Perses. La découverte d’une statue égyptienne d’Osiris à Bukama en 1887 a permis de dater ces échanges à environ 2300 ans avant notre ère. Il est possible que les échanges commerciaux entre les anciens Baluba et ces peuples aient évolué en échanges culturels, donnant ainsi naissance à de nouveaux groupes ethniques, y compris le peuple juif.
Rappelons d’ailleurs que, dans le sud de l’Iran, on trouve trois communautés d’origine africaine : les Durzadeh, les Nukar et les Ghulam. Selon les Durzadeh, ils ne sont pas les descendants des Africains réduits en esclavage et ils rejettent donc l’idée de se marier avec les deux dernières communautés qui sont les véritables descendantes des Africains déportés en Iran. Selon les Durzadeh, ils n’ont aucun lien avec l’Afrique, car leurs ancêtres ont émigré en Iran depuis l’Afrique centrale via l’Égypte il y a plusieurs siècles, bien avant l’époque de l’Empire perse. Cependant, il est difficile de confirmer leur perception historique, compte tenu de l’importance accordée à la version de l’histoire de la traite orientale. On pourrait être tenté de croire aux Durzadeh, car les contacts entre les Baluba et les peuples anciens du Proche-Orient ont perduré pendant plus de trois millénaires. Cependant, il est inconcevable d’adhérer à l’hypothèse de Muambayi Cibangu Muhammad pour une raison simple : cette version contredit les faits historiques. Les Baluba ne sont pas issus de la lignée égyptienne ou hébraïque.
Tshibasu Mfuadi
Selon Tshibasu Mfuadi, les Baluba descendent d’un lieu d’origine ou d’un fief, Nsanga-Lubangu (Tshibasu, 2021, p. 21). Plusieurs écrivains du Kasayi s’appuient effectivement sur l’origine de Nsanga-Lubangu pour éclairer l’origine kiluba des habitants de cette région. Malheureusement, ils semblent ajouter à la confusion quant à l’emplacement exact de ce domaine. Certains situent ce dernier près du lac Kisale, dans le lac Tanganyika, autour de Kanyama, dans le Maniema ou dans le Kasayi, tandis que d’autres suggèrent qu’il s’agit d’un endroit mythique inaccessible aux profanes. La multiplicité des versions autour de cet événement soulève des questions sur sa véracité historique. Cette histoire de Nsanga-Lubangu est connue uniquement au Kasayi, mais elle est inexistante chez les véritables Baluba. Il faut savoir que ce terme de « Nsanga – Lubangu » n’existe pas en kiluba : « Les lieux où ont vécu les empereurs et ceux où s’étaient passés des événements importants existent jusqu’aujourd’hui, avec leurs noms anciens, vieux de plusieurs siècles (…). Nsángá Lúbángú n’existe pas aujourd’hui sur le territoire des Bálúba et l’histoire de ce peuple l’ignore. Aucun empereur n’y a vécu car toutes les capitales anciennes existent encore de nos jours. Le Nsángá Lúbángú n’existe pas dans la langue kiluba. Dans les légendes racontées par les Lúbilanji et les autres peuples du Kásái, il serait un arbre où des « immigrants », auraient fait une entaille (sens de Lúbángú ?) ou un lieu situé à l’orient (autre sens de Lúbángú ?) » (Mutonkole, 2007, p. 130). Il est quand même étonnant que la langue kiluba qui a plus de 130 000 mots originels, puisse manque ce vocable si cette légende avait existé. Il n’existe pas dans le Buluba de territoire, de contrée, de village, de terrain qui s’appelle Nsanga-Lubangu. Les anciens sont totalement ignorants de cette histoire. L’expression « Nsanga-Lubangu » est très récente. Elle apparaît dans les écrits seulement vers 1959, à la suite de l’expulsion des ressortissants du Katanga vers le Kasayi. Cette expression a été popularisée dans les années 1970 et, depuis, les écrivains de la nouvelle vague l’utilisent pour montrer leur filiation. En réalité, les récits étrangers ne s’accordent pas sur l’origine du kiluba, car ils sont tous mensongers et infirmés par l’histoire. Il n’était pas possible d’inclure ici la totalité des versions extérieures concernant les origines du peuple Múlúba. Nous nous sommes limités à quelques-unes, celles qui émanent de la conscience historique des Autochtones eux-mêmes. Il est crucial de s’attarder sur cette version interne du Buluba. Nous ne pouvons pas tout dévoiler sur ces écrits relatant l’origine des Baluba, car ils contiennent des informations erronées. Ces différentes versions permettront aux lecteurs de comprendre que certaines théories sur l’origine des Baluba ne reposent sur aucune base historique kiluba. Après avoir déconstruit la thèse de l’origine, nous pouvons passer à celles qui nient l’homogénéité de l’identité kiluba.
Négation de l’homogénéité de l’identité kiluba
La littérature anthropologique et ethnographique émet des doutes quant à une possible homogénéité de l’identité kiluba. Elle va jusqu’à accorder la paternité de la création du peuple Múlúba à l’œuvre du christianisme (Maxwell David, 2016). D’autres ont pourtant reconnu l’existence d’une ethnie kiluba, mais uniquement sur les plans politique, culturel et linguistique, tout en réfutant catégoriquement son homogénéité biologique (Petit, 1996a, p. 759 – 774). Considérant la multitude des versions sur cette question que nous ne saurons évoquer ici, nous choisissons de nous tenir à un seul scientifique, anthropologue et historien, qui, depuis les années 1980, mène des recherches sur les Baluba et qui a même fait sa thèse de doctorat sur ce peuple. Il s’agit du professeur d’anthropologie et d’histoire de l’art de l’Université libre de Bruxelles Pierre Petit, qui a défendu sa thèse sur les Baluba en 1993.
Selon un anthropologue, les conclusions de ses recherches suggèrent que le peuple Muluba n’aurait pas constitué une ethnie luba homogène à travers l’histoire. Dans son article intitulé « Au cœur du royaume. Réflexion sur l’ethnicité luba » (1996), il exprime sa propre perspective, qui synthétise les différentes théories proposées par d’autres chercheurs. Cette publication se trouve dans Mededelingen Der Zittingen, Académie Royale des Sciences d’Outre-mer, Bulletin des Séances n° 42 (1996 – 4), 759 – 774).
« Les études de cas démontrant l’origine coloniale d’ethnonymes proviennent pour la plupart de sociétés à faible centralisation politique. Les sociétés à État ont largement échappé à ce processus, sans doute parce que leur poids politique ainsi que leurs contacts intenses suivis avec leurs voisins favorisèrent le développement d’une identité stable pour les discriminer de ceux-ci. Au contraire, les sociétés acéphales, quand elles ne se virent pas imposer une identité par les États voisins, développèrent des ethnonymes à portée plus locale, conformément au cadre quasi familial des interactions qui y avaient communément lieu. Les Luba du Shaba rentrent clairement dans la catégorie des sociétés à État. Bien que son degré de centralisation reste objet de débats, le royaume qui leur est associé a possédé une armée puissante, capable de porter la guerre à des centaines de kilomètres de son centre. L’ethnonyme de cette population, tel qu’il apparaît dans toutes les langues de la région, est « Múlúba » (sg.) / « Baluba » (pl.), dont le français ne garde que le radical, « luba ». Avant de procéder à l’archéologie de ce vocable, on se demandera s’il désigne bel et bien une ethnie, et non une autre réalité. L’ethnie se distingue des autres groupes sociaux (communautés politiques, classes, etc.) en ce sens qu’à son fondement se trouve le rapport à l’ancestralité : ses membres pensent partager une même origine historique, voire une parenté de sang. Conformément à ce modèle, les Luba se donnent pour héros civilisateurs ou pour ancêtres communs Mbidi Kiluwe, son fils Kalala Ilunga, et son beau – frère rival Nkongolo Mwamba, qui participèrent chacun à leur manière à la fondation du royaume. Les traditions historiques de toutes les chefferies luba attribuent leur création à des parents ou à de proches compagnons de ces trois héros. Significativement, l’association culturelle des Luba du Shaba en Belgique, regroupant pourtant des personnes venant de nombreuses régions, a pour nom « Kyoto kya bana ba Mbidi » : « Le foyer des enfants de Mbidi (Kiluwe) », ce qui témoigne de leur profond sentiment de partager une ascendance commune. C’est donc bien à une ethnie que nous avons affaire ici.
La plus ancienne occurrence probable de l’ethnonyme « luba » remonte à 1756 : un visiteur portugais au royaume de Kasanje mentionne les « Quiloubas » parmi les voisins occidentaux des Lunda. Le terme réapparaît au dix – neuvième siècle sous la forme de Mrua / Warua, qui est une prononciation swahilie de Muluba/Baluba et qui persista dans la littérature aussi longtemps que les Arabo – swahili restèrent la grande puissance régionale ; il est attesté dans les œuvres des premiers voyageurs ayant pénétré dans cette contrée et ayant relaté leurs voyages : Tippo – Tip, dont les deux voyages remontent à 1860 – 1865 et 1870 – 1872, et Cameron, qui traversa le royaume en 1874 – 1875. Mais concurremment à cette utilisation en tant qu’ethnonyme, le même terme – à un préfixe près – fut employé par les mêmes auteurs dans une acceptation géographique pour désigner un gigantesque territoire : l’Urua. Il s’agit à nouveau d’un terme swahili, où le préfixe locatif vernaculaire « bu » est remplacé par son équivalent swahili « u » ; la forme originelle serait donc « Buluba », terme que les Luba emploient actuellement pour désigner leur pays. Burton, arrivé en 1858 sur les rives orientales du lac Tanganyika, apprend des marchands arabo – swahili qui y résident que le terminus de leurs routes commerciales à l’ouest du lac Tanganyika est l’Uruwwa ; il faut entrer neuf et seize jours pour y parvenir, selon le train de la marche ; ce faisant, on arrive sur les terres du chef Kyombo, dont la capitale se trouvait un peu au nord de l’actuelle ville e Kiambi, sur la moyenne Luvua.
L’acceptation la plus restreinte de « Luba » associe ce terme au seul souverain. Cameron rapporte qu’un des titres élogieux par lequel on s’adresse au roi est « Mlua or Mrua, mean(ing) that he is the great Mrua ». Les étymologies populaires consacrent elles aussi le rapport entre le terme « Luba » et un monarque. Selon une version, « Luba » désignait à l’origine une dynastie ; elle fut détrônée par celle des souverains actuels, mais le nom continua à désigner le peuple sur lequel elle régnait. Selon une autre, « Luba » était à l’origine un chef esclavagiste dont les hommes de main étaient désignés comme « hommes de Luba » (bana ba Luba) ; finalement, on en vint à confondre les habitants de la région avec ces trafiquants. Selon une troisième version, « Luba » aurait été dans un passé lointain le nom du chef d’un des six clans (?) de ce qui allait devenir le peuple luba. Une autre encore, là plus ancienne, énonce simplement que « Luba » ou « Muluba » était le nom d’un chef. Quelle que soit la vérité historique de ces affirmations, elles démontrent que les Luba conçoivent leur ethnonyme comme originellement appliqué à la seule personne d’un souverain, éventuellement à sa dynastie.
Une seconde acceptation du terme « Luba » l’associe aux dignitaires de la capitale royale. À l’époque précoloniale, le royaume luba était pourvu d’une seule capitale. Mais à partir de 1870 commença une longue guerre de succession qui n’avait pas encore pris fin lorsque l’administration coloniale s’implanta dans le pays luba, peu après 1900. Les Belges dépecèrent ce qui restait du royaume entre deux rivaux Kabongo et Kasongo Nyembo, accordant en outre l’indépendance à des dizaines de chefferies. Il existe donc à présent deux grandes chefferies « royales », dirigées chacune par un descendant de l’ancienne dynastie et pourvues chacune d’une capitale. Dans la chefferie de Kasongo Nyembo, le terme « Baluba » s’applique par excellence aux dignitaires (Mfumu) de la cour, localisée au village Kinkunki. Aussi, lorsque des envoyés de cette capitale venaient dans des villages au sud du pays, leurs habitants disaient craintivement : « Baluba baiya », « les Luba viennent ». Il en va de même à la cour de Kabongo, bien que « Baluba » ou « bana Baluba » y désigne plutôt les dignitaires qui ne sont pas de sang royal, par opposition à ceux de la famille du souverain que l’on nomme « bana milopwe ». Remarquons que l’application du terme « Luba » aux dignitaires est propre aux seules capitales royales, n’étant attestée dans aucune cour de province. Tout aussi révélatrice de la dimension politique de cet ethnonyme est sa troisième acceptation.
Au sud de l’actuel centre administratif de Kabongo, on trouve une petite région d’environ 1 000 – 2 000 km2, qui s’étend sur les bassins de la Mwenze, de la Mwibai et de la kiankondi, et dont les habits sont appelés « Baluba » par leurs voisins. Cet emploi du terme intrigue quand on sait que ces voisins ont toujours été eux désignés comme purs Luba par l’administration et par les auteurs. Mais l’histoire politique du royaume éclaire cette troisième acceptation : la principale caractéristique de cette petite région est d’avoir abrité de 1810 à 1870 environ, les capitales des deux souverains luba qui ont dirigé les principales conquêtes du royaume. Il n’est dès lors étonnant, si l’on accepte l’hypothèse selon laquelle le terme « Luba » s’applique par excellence au cœur de cet État, qu’il en soit venu désigner, par rayonnement, l’hinterland des capitales d’où sont parties les grandes guerres de conquête. La quatrième acceptation du terme « Luba », la plus extensive et la plus courante sont celles qui désigne une multitude de populations qui ont à une époque ou l’autre été liées à ce royaume, selon des modalités très variables. Parfois même, des populations qui n’en ont pas vraiment dépendu revendiquent l’ethnonyme « Luba ». La raison de l’usage très extensif du terme tient sans doute au prestige de cet ancien royaume : « Luba » est devenu de nos jours un véritable label de qualité dans toute la savane orientale, à l’instar de ce que Rome a pu représenter pour l’Europe médiévale.
Cette relativisation de l’ethnonyme luba suppose par voie de conséquence l’existence d’identités alternatives : en effet, si le terme, dans ses acceptations restreintes, s’applique seulement aux gens de la cour ou de son proche hinterland, il doit nécessairement existent d’autres vocables pour désigner les populations qui ne participent pas de ce cercle très limité. Ce principe sera illustré en passant en revue les trois principaux centres de population du pays luba. Les habitants de la chefferie de Kinkondja se présentent généralement de nos jours comme Luba ; néanmoins, en certaines circonstances, ils se qualifient eux-mêmes de “Balaba”, “gens du fleuve” (enquête en 1988 auprès de la famille de feu le Mulopwe Diluba. Dans les années 1930, selon le père Peeraer, ils refusaient même qu’on leur applique le nom de Luba : « Twi Balaba, ke twi Baluba po »
Les habitants de la région au sud et à l’est de Kamina s’appellent de nos jours “Luba”, mais, selon Makonga Bonaventure, fils d’un ancien chef Kinda et un des premiers auteurs luba ayant étudié sa propre culture, il n’en allait pas de même autrefois : les gens de cette région s’appelaient Bene Samba et non Luba. Signalons, pour renforcer la thèse de Makonga, que les premières expéditions européennes ayant traversé cette région dans les années 1890 parlent de la “famille des Samba”, qui seraient “absolument indépendants”. D’autre part, deux voyageurs portugais traversèrent d’est en ouest le sud du Shaba vers 1812. Aux alentours de la rivière Lubudi, ils faillirent se faire attaquer par le chef “Mwene Samba”; seul le terme “Samba” et non “Luba” apparaît dans cet ancien texte.
À Kabongo, en octobre 1991, un informateur (Nyembo Mutamba) me présenta les différentes identités des Luba dans cette région : les habitants des villages compris entre Mwibele, Nyembo, Kabongo, etc., sont des Beyande (à ne pas confondre avec les Belande, un petit sous-groupe songye un peu plus au nord); ceux des chefferies Kisula, Ngoy Mani, llunga Mwila sont des Badya; ceux habitant les vallées de la Kyankodi et de la Mwibayi, un peu au sud de Kabongo, sont des “Luba” à proprement parler. Notons que cette dernière région, désignée comme ‘Luba” au sens strict, est précisément celle qui abrita les capitales royales au dix-neuvième siècle.
Le terme “Luba semble donc intimement lié au centre politique du royaume, fondé selon la tradition par Kalala Ilunga et sa famille. On peut dès lors émettre l’hypothèse que le terme “Luba” s’est diffusée à partir de ces capitales vers toutes les régions qui ont été inféodées d’une façon ou d’une autre à ce royaume, que ce soit par la force ou par la simple reconnaissance de la prééminence rituelle des rois luba. De même manière, durant l’antiquité, l’identité “romaine” se diffusa depuis Rome, le cœur de I Empire, vers les peuples soumis. Pour en revenir aux Luba, ce processus de diffusion de l’identité Luba n’empêchait pas la conservation d’autres identités, plus locales, pas plus qu’elle ne faisait disparaître les spécificités culturelles des chefferies soumises ».
Objections
Pierre Petit s’embrouille entre identité ethnique et identité géographique. Nous avons déjà examiné le terme « Luba ». L’auteur utilise le vocable « Luba » pour se référer au peuple Múlúba. Il commet une erreur, comme tout auteur étranger. Le mot « Luba », dépourvu du préfixe « Mu » ne désigne pas l’être humain Múlúba, mais plutôt une maladie. Appeler un autochtone Múlúba « Luba » est considéré comme une insulte impardonnable, et aucun voisin ne nous appelle « Luba ». Il est vrai que la communauté scientifique a choisi d’utiliser ce terme. Cependant, cette décision a été prise sans consultation du peuple concerné et ne reflète pas la véritable identité ethnique kiluba. Nous pensons que cette convention devrait donner un nom approprié au peuple Múlúba, car tout Belge éclairé serait choqué si l’on appelait « Ge » sans le préfixe « BEL », car les africanistes auraient convenu que le vocable « Ge » est un terme élogieux pour désigner les Belges.
Nous devons nous excuser de revenir sur la question de l’ancêtre commun. Selon l’auteur, les Baluba lui auraient dit que leurs ancêtres communs sont « Mbidi Kiluwe », « Kalala Ilunga » et « Kongolo Mwamba ». Ces trois personnages historiques ont certainement joué un rôle crucial dans l’histoire kiluba. Cependant, ils n’en constituent pas moins les ancêtres communs de tous les Baluba. Ilunga Mbidi Kakenda Kiluwe est né dans une famille dont les parents appartenaient au peuple Baluba — Bakunda. Tout comme Kakenda, Nkumwimba Nkongolo Mwamba est originaire des Baluba Bakalanga. Quant à Kalala Ilunga, il est le fruit de l’union de Bulanda, une femme Múlúba, et Ilunga Mbidi Kakenda Kiluwe. Par conséquent, ces trois personnes ne pouvaient pas engendrer l’ethnie kiluba, étant donné qu’ils étaient nés dans des familles kiluba. Bien qu’il soit courant d’entendre « Bana ba Mbidi », tous les Baluba ne descendent pas d’Ilunga Mbidi Kiluwe.
Selon Pierre Petit, en octobre 1991, un informateur (Nyembo Mutamba) m’a présenté les différentes identités des Luba dans la région de Kabongo. Les résidents des villages entre Mwibele, Nyembo et Kabongo, entre autres, sont des Beyande (à ne pas confondre avec les Belande, un petit sous-groupe songye situé un peu plus au nord). Les résidents des chefferies Kisula, Ngoy Mani et Ilunga Mwila sont des Badya. Les résidents des vallées de la Kyankodi et de la Mwibayi, situées au sud de Kabongo, sont des « Luba » à proprement parler. Notons qu’en effet, la région désignée sous le nom de « Luba » au sens strict est celle où se trouvaient les capitales royales du dix-neuvième siècle.
Nous ne pouvons pas nous opposer à l’ancien Nyembo Mutamba, mais il faut expliquer le sens de son message. Lorsqu’il dit que les habitants de Mwibele, Nyembo, Kabongo… sont des Beyande, il ne veut pas dire qu’ils forment un peuple distinct des Baluba. Ce que Pierre Petit n’avait pas perçu ou n’avait pas choisi de saisir, c’est la structure ethnique des Baluba ! Nous verrons qu’ils constituent une ethnie, divisée en tribus, sous-tribus, clans et familles élargies et restreintes. Et ces tribus et sous-tribus se reconnaissent généralement soit par le nom de leur patriarche, soit par le nom de leur région. Par exemple, les Baluba qui vivent près de la rivière Lubilanji s’appellent « Lubilanji ». Ceux qui habitent le long du fleuve Lwalaba/Kamalondo se nomment « Baalaba » et parlent un dialecte appelé « Kyaalaba ». Les Baluba du royaume de Nyembw’a Nkunda sont appelés « Bapémba » et parlent le kipémba. Même à Kabongo, les résidents du lac Boya sont désignés par l’appellation « Bena Boya » et on utilise parfois le terme « Kiboya » pour désigner le kiluba, une langue locale. Lorsqu’on rencontre une personne, on l’interroge : « abe wi anyi ? Qui es-tu ? » Il ne vous répondra que « Je suis Múlúba », mais il citera soit sa tribu, soit son village. Cependant, si vous changez la question et que vous lui demandez : « wi wa muzo ka ? De quelle nation/ethnie ? » Et, sans hésiter, il répondra qu’il est Múlúba. En résumé, Nyembo Mutamba n’a donné ici que les appellations tribales et sous-tribales des Baluba. Il n’entend nullement laisser croire que les Badya (que nous verrons sont les Baluba partis de Mwibele après la mort de Nkongolo Mwamba), les Beyande et les Badya sont des ethnies différentes des Baluba. Il s’agit donc d’une interprétation erronée. Analysons maintenant les quatre acceptions du vocable « Luba » présentées par l’auteur :
La première acception est la suivante : « Associe ce terme au seul souverain, des titres élogieux par lequel on s’adresse au roi, “Luba” désignait à l’origine une dynastie, “Luba” aurait été dans un passé lointain le nom du chef d’un des six clans, Luba » ou « Múlúba » était le nom d’un chef. Selon la tradition luba, leur nom ethnique dérive initialement d’une désignation réservée à un seul individu, potentiellement à sa lignée royale.
Pierre Petit relate dans cet extrait trois définitions du mot « Luba ». Ce terme serait lié à la royauté, et David Cameron l’utiliserait comme un titre honorifique pour s’adresser au monarque. La langue kiluba est une langue riche en vocabulaire, et surtout, elle possède un langage approprié pour chaque statut social. Nous l’avons bien souligné, le mot « Luba » sans le préfixe « Mu » signifie « maladie », donc aucun souverain n’aurait permis qu’on s’adresse à lui en disant : « wakamaho a mulopwe luba » (« bonjour sa majesté malade »). Quelqu’un aurait immédiatement perdu sa tête pour avoir utilisé cette formule de salutation. Les Baluba d’autrefois utilisaient un grand nombre de titres élogieux pour s’adresser à leur chef : « Mukelenge », « Mwine — ntanda », « Mulopwe », « Kapangala », etc. Ils ne pouvaient pas abandonner ces termes d’admiration pour l’appeler par son nom luba. Selon l’auteur, le terme en question serait le nom d’une dynastie qui a été conquise par la dynastie régnante actuelle, faisant allusion aux descendants de Kalala Ilunga. Selon lui, une dynastie aurait été vaincue par une autre, et le conquérant aurait continué à s’appeler par le nom de ceux qu’il venait de vaincre. Cependant, cette théorie semble peu plausible. Il est bien connu que, dès leur arrivée, tous les conquérants imposent leur domination culturelle, politique et historique sur les vaincus, en plus de réécrire leur passé à leur convenance. Il n’est pas évident que les vainqueurs adoptent l’étiquette « Luba ». Ces conquérants n’avaient-ils pas de nom avant de remporter la victoire sur la dynastie régnante ? Cette hypothèse ne semble pas correspondre à la réalité de l’identité, d’autant plus qu’il n’existe pas de récit historique faisant référence à une dynastie nommée « Bulopwe bwa Luba » ou « Dynastie Luba ». On parle plutôt de « Bulopwe bwa Buluba ». Ce qu’on sait est que, depuis la création de l’État Kiluba, seules deux tribus ont régné : les Kalanga, avec à leur tête Nkongolo Mwamba, et les Nkunda, dont le souverain était Kalala Ilunga. Les descendants de ces deux personnes alterneront le pouvoir au sein de l’empire jusqu’à sa disparition.
Les anciens Baluba nient l’existence d’une dynastie nommée « Luba » parmi eux. De plus, aucun de leurs chefs n’a jamais porté ce nom. Cependant, il y a bien un nom, « Kílúbá », qui était utilisé par les souverains et les empereurs qui ont régné sur le pouvoir central de l’État Kiluba. Cependant, ce nom n’a jamais été utilisé par le chef du royaume subordonné au pouvoir de Kalala Ilunga. Enfin, les Baluba ne conçoivent pas « l’ethnonyme (Luba) comme originellement appliqué à la seule personne d’un souverain, éventuellement à sa dynastie ». En effet, l’ethnonyme royal que les souverains portent est « Mulopwe » et non « Múlúba ».
Le terme « Luba » est employé pour la deuxième fois et se réfère aux personnes de haut rang de la cour royale.Cependant, on se demande quels dignitaires sont concernés. En effet, chaque dignitaire entourant les rois d’hier et d’aujourd’hui possède son propre nom spécifique. De plus, aucun organe royal n’a jamais porté le nom de Luba. Les différents dignitaires sont appelés par différents noms : Ndalamba, Twite, Inabanza, Mulunda, Kalala, Kyoni, Kilumbu, Kitobo, Mbudye… mais aucun n’est désigné comme étant un dignitaire luba. J’ai eu personnellement la chance de naître dans le clan royal, et mes ancêtres ont occupé plusieurs fonctions impériales, dès le règne de Mulopwe Kasongo Bonswe jusqu’à Mulopwe Nkumwimba Kabongo Ka Nshimba. L’histoire de ma famille est liée à celle de l’État Kiluba depuis lors. Depuis mon enfance, je suis initié à l’histoire de l’État, aspirant à devenir un Twite auprès de Mulopwe Kabongo. Durant tout le cursus de la formation et d’initiation traditionnelle, personne ne nous a jamais parlé d’un dignitaire nommé « Luba ». C’est un personnage inventé. Nous avons interrogé les chefs traditionnels actuels (des cinq chefferies : Kabongo, Kayamba, Kinkondja, Kalundwe et Kiluba) pour savoir s’ils avaient des dignitaires désignés par ce vocable dans leur cour royale. Aucun n’a répondu positivement, mais ils étaient tous étonnés et trois d’entre eux nous ont demandé si nous étions vraiment de l’ethnie kiluba. Leur question était justifiée, car aucun Múlúba n’ignore les titres de l’État Kiluba.
En résumé, dans la troisième acception du mot « Luba », il décrit la dimension politique centrale d’un peuple qu’il qualifie de « pur Luba », qui occuperait une superficie de 1000 à 2000 km et dont deux souverains conquérants, de 1810 à 1870, auraient établi la capitale dans cette région. Grâce à leurs grandes conquêtes, le vocable « Luba » s’étendrait partout. L’auteur conclut : « Il n’est dès lors étonnant, si l’on accepte l’hypothèse selon laquelle le terme “Luba” s’applique par excellence au cœur de cet État, qu’il en soit venu désigner, par rayonnement, l’hinterland des capitales d’où sont parties les grandes guerres de conquête. » Selon lui, ce serait le rayonnement politique qui expliquerait le nom de « Luba ».
L’auteur souhaite faire comprendre que la nation ou l’ethnie des Baluba est issue de leur propre politique, et non de l’influence d’un État étranger. En effet, Pierre Petit s’inspire du paradigme européen selon lequel ce sont les États qui ont engendré les nations européennes. Or, cela ne s’applique pas aux Baluba. Tout Múlúba qui connaît l’histoire et l’identité kiluba ne se reconnaîtra pas dans cette hypothèse, car les Baluba ont précédé l’empire et ce sont eux qui l’ont engendré, et non l’inverse. Concernant les souverains, l’auteur fait référence à Nkumwimba Ngombe, qui a régné de 1728 à 1778, et à Ilunga Kabale II, qui a régné de 1805 à 1858. Ce sont des conquérants qui ont certainement marqué leur époque. En effet, ces deux monarques sont issus d’Ilunga Kalala et étaient donc Baluba, un peuple qui portait ce nom bien avant la venue au monde de ces souverains. Et par conséquent, l’identité kiluba ne viendrait pas des souverains qui se sont établis dans la région délimitée par Pierre Petit. En réalité, les Baluba existaient bien avant l’État Kiluba. Reefe rapportait en 1981 que la langue kiluba et bemba s’étaient séparées il y a 2000 ans. Si nous comptons à partir de 1970, cela nous ramène à l’an 30 avant le présent. Par conséquent, l’identité kiluba, également connue sous le nom de « Luba », a existé avant le royaume luba.
La quatrième acception, du terme « Luba », est la plus étendue et la plus répandue. Elle désigne un grand nombre de populations qui ont été, à une époque donnée, liées à ce royaume. Cette supposition égare les spectateurs qui ignorent tout du passé et de l’origine ethnique des Kiluba, puisqu’ils croiront que leur identité découle de leur système politique. En réalité, Nkongolo Mwamba a unifié tous les Baluba sous une seule direction politique (Sendwe, 1954, p. 113-118). Cela ne signifie pas que l’État kiluba a créé leur identité ethnique. Rappelons que, lorsque Mbidi Kiluwe arriva à Mwibele, il parlait le kiluba et se disait Múlúba. À l’époque, le royaume de Kibawa Upemba n’avait pas encore été annexé par le royaume de Mwibele, où régnait Nkongolo Mwamba sur les Baluba Bakalanga. Il a fallu attendre la mort de Mbidi Kiluwe pour que son fils, Kalala Ilunga, annexe le royaume de ses parents à son propre royaume, qu’il avait hérité de Nkongolo Mwamba. Les Bayembi furent annexés plusieurs siècles plus tard, principalement lors des conquêtes qui étendirent l’empire jusqu’à la source du Zambèze. Tous ces peuples, qui ont été incorporés de force ou volontairement, n’ont pas adopté l’identité des Baluba. Les Bayembi ont continué à s’appeler Bayembi, les Kanyoka n’ont pas adopté les noms de Baluba, les Baushi, Batwa et Bahombo, qui faisaient partie de l’État Kiluba, ont réussi à préserver leur propre identité.
Pierre Petit résume sa pensée en postulant l’existence d’identités locales distinctes de l’identité « Luba ». Il cite des exemples de Samba, de Kamina et de Kabongo qui revendiquent des identités locales. Cependant, l’auteur omet de mentionner que les Baluba sont hiérarchisés en famille, en clan, en tribu et en ethnie, comme nous allons le démontrer immédiatement. L’étude archéologique du terme « Luba » par Pierre Petit révèle que l’identité des Baluba est le fruit d’une influence politique plutôt que d’une caractéristique biologique. On peut considérer ce qui précède comme une forme indirecte de rejet de l’idée d’uniformité ethnique des Baluba. Nous allons maintenant démontrer la cohérence et l’homogénéité de leur identité ethnique en nous appuyant sur la tradition. En effet, il est dit que les six enfants de Banza Mijibu sont à l’origine des différentes tribus qui composent l’ethnie kiluba. Voici comment les Baluba, qui résident à Kabongo et dans les localités de Lubyai, Kime Mputu, Kamungu, Kabunda et Kamwenze, sont désignés comme les Baluba Bakalanga. En effet, Kalanga était le fils de Banza Mijibu et, à sa mort, sa lignée continua de l’honorer. Selon la croyance de tous les Baluba, Kalanga devint l’esprit protecteur de cette région. Les Baluba vivant autour du lac Boya sont assez souvent appelés « Bene-Boya », car il croit que l’Esprit divinisé propriétaire du lac, fils de Banza Mijibu, les a créés. Ceux du lac Samba se nomment quant à eux Bene-Samba, puisqu’ils résident dans la région appartenant à l’Esprit Samba. Finalement, les Baluba Bakunda sont connus comme « Bapémba », car ils dépendent de l’Esprit divinisé Kibawa Upemba (Mutonkole, 2007, p. 138).
Ces exemples montrent pourquoi certains Baluba se sont présentés à lui sous leur identité locale, ce qui ne signifie en aucun cas qu’ils ne sont pas ethniquement Baluba. En effet, toutes ces tribus appartiennent à l’ethnie Kiluba, contrairement à ce que prétend Pierre Petit en affirmant que la langue kiluba est le seul facteur expliquant l’homogénéité des Baluba.
Mukendi Kalhàlà wa Ntììta Kèimba, Muambayi Cibangu, Mushàla Bibì
Voici une brève présentation de ces auteurs. Tout d’abord, ils ne viennent pas de la province du Kasaï. Ils n’ont aucun lien avec les Baluba, ils ne parlent pas le kiluba et ils n’ont pas été initiés aux différentes confréries kiluba. Dans leur ouvrage intitulé « L’Humain congolais & la Paxologie », ils racontent l’histoire des Bambo (Lulwa, Luntu, etc.). Elle n’a rien à voir avec celle des Baluba qui parlent le kiluba. Il est donc approprié que les personnages de leur livre portent les noms des héros historiques des Baluba.
Muambayi Cibangu est titulaire d’un diplôme d’ingénieur en chimie de l’Université de Lubumbashi, ainsi que d’une maîtrise en enseignement de l’islam de l’Université islamique d’Accra, au Ghana. Il est également un chercheur indépendant spécialisé dans la comparaison des religions, et il est coauteur de l’Appel de Mbidi Kiluwè, un ouvrage publié par Perspectives Dynamiques en 2013. De son côté, Mushàla Bibì détient un diplôme en sciences économiques et en gestion de l’Université de Lubumbashi, où il a également reçu le prix d’excellence de la Fondation Rawji en 2009. Il a ensuite suivi une formation en gestion de projets avancée et en techniques de planification stratégique au Centre Belgo-Congolais de Kinshasa. Il est également un chercheur indépendant en économie, et il est coauteur de l’Appel de Mbidi Kiluwè. Enfin, Mukendi Kalhàlà wa Ntììta Kèimba est titulaire d’une maîtrise en mathématiques et en physique de l’Université de Lille, en France.
Il est important de noter que ces écrivains ne sont pas des historiens. Il ne faut pas croire que cela soit une condition préalable pour s’intéresser et écrire l’histoire. Toutefois, une formation et une initiation à la méthode historique sont nécessaires. Malheureusement, ces auteurs ne semblent pas respecter les normes d’exactitude et de véracité dans leur récit historique. Nous allons voir que ces auteurs torpillent, falsifient, tordent l’histoire des Baluba en avançant des affirmations peu historiques et surtout des hypothèses et des insertions qui ne correspondent absolument pas à la version locale, celle que les Baluba racontent. Nous n’allons pas nous attarder sur le contenu de ce qu’ils écrivent sur nous, mais nous estimons qu’il est crucial de remettre en question l’affirmation qu’ils avancent concernant l’identité kiluba. Voici ce qu’ils écrivent sur les Baluba : « Au fond, dit un autre, je voudrais bien comprendre ce qui est la « lubaïté » ; qu’est-ce que c’est ? Est-ce qu’on naît lubà ? ; est-ce qu’on devient lubà ?
Très bien, dit Kayuwà qui, de toute évidence, attendait cette question. Les Baluba, dit-il, ne sont pas une communauté de sang ; ils ne sont pas les descendants de Ilunga a Mbìdì : celui-ci est un humanisateur des populations brassées, notamment des Bàkàlangà et des Bàkundà. À cet égard, continua-t-il, les Baluba ne se réclament pas d’un même sang ni d’une même origine ; ils ne constituent pas une nation. Il en inféra qu’on ne naît pas lubà. Les Baluba, dit-il encore, ne sont pas non plus un clan, aux ordres d’un chef ni une tribu faite d’un conglomérat de clans. Il argua qu’ils sont, pour être tels, trop nombreux et trop dispersés sur un territoire trop vaste.
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- Alors quoi ? C’est une ethnie ? reprit l’interpellateur.
Kayuwà réfléchit, un moment, puis sortit une longue formule : c’est, si vous voulez, une ethnie, faite de sous-ethnies, dans ce sens qu’ils appartiennent à un ensemble dont la langue repose sur une même sémantique tout en comportant diverses syntaxes dues à la variété des auxiliaires de conjugaison d’emploi localisés, en vertu de la dispersion géographique. Par exemple, illustra-t-il, les sous-ethnies baena-ciluba, baena-kilubà, basongye, basànga, bahembà, bàngùbangù, wangenya, arubà, bashi, bayombè, etc., appartiennent à l’ethnie luba, car ayant, en commun, la même sémantique et syntaxe particulière régies par les mêmes règles, les syntaxes étant, au niveau des sous-ethnies, ce que sont les styles : distinguant, l’un de l’autre, deux écrivains d’une même langue et usant d’une même syntaxe, voire deux écrivains d’une même école ou deux frères ayant grandi ensemble, sous un même toit. Sur sa lancée, il poursuivit, déchaîné : en tant que touche individuelle ou empreinte de personnalité, un style ne crée pas une langue ; c’est abusivement qu’on dit « la langue de Molière », « la langue de Flaubert », « la langue de Goethe », en étendant la liste aux syntaxes, par « la langue de Bakwànga », « la langue de Baena Cituòlo », « la langue de Bakwà Mulumba », etc., alors que lesdites syntaxes ne sont rien de plus que des tendances langagières locales ou régionales, c’est-à-dire des styles collectifs. La langue, c’est la sémantique, finit-il.
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- C’est donc clair qu’on peut devenir lubà, en parlant l’un des dialectes du lubà !
Ma foi, oui, approuva Kayuwà qui ajouta : oui, car parler une langue n’est pas seulement jongler avec ses mots ; c’est aussi chausser des lunettes qui en confèrent la vision. Et, il précisa que la « lubaïté » ne se limite pas à cela, qu’elle est le marqueur de Ilunga a Mbìdì, qui fait, de Lubà, un peuple et non une simple ethnie » (Mukendi Kèimba, aléas, 2019, p. 83-85).
Et concernant l’origine des Baluba, ces auteurs écrivent : « Dans notre histoire, le mot « Nkole », qui a préexisté à Ilunga a Mbìdì, est un repère important, sous ses avatars « Kolo », « Horo » et « Horus » : les mutations de « k » en « h » et vice versa se rencontrent souvent, de même que celles de « l » et « r ». Ainsi, nous avons, en italien, « Horo », la traduction de « Horus », en lingála, « Kolo », la traduction de « Nkole » et avons des « Sara-Kole », dans le Sahel, en version arabe, des Bena Nkole, en version hébraïque, à travers le Nsànga : tous ses référant à Kole, en Ouganda, où un grand rassemblement aurait eu lieu, avant leur dispersion, les uns vers le sud, les autres vers l’ouest » (Mukendi Kèimba, aléas, 2019, p. 33).
Objections
Les auteurs soutiennent que les Baluba ne constituent pas une communauté de sang. Cette affirmation contrevient cependant aux données ethnologiques et génétiques. En effet, les Baluba forment bien une communauté de sang. Contrairement à ce que disent ces auteurs, les Baluba s’identifient sur le plan cosmogonique comme descendants d’un ancêtre commun, Ilunga Nshi Mikulu (Lukanda, 2016, p. 42). Sur le plan historique, ils se considèrent comme descendants d’un seul ancêtre, Banza Mijibu, qui eut six enfants qui fondèrent à leur tour six tribus formant l’ethnie des Baluba. De ces tribus dérivent des sous-tribus, qui se divisent en plusieurs clans, eux-mêmes subdivisés en familles. Les Baluba constituent donc une nation, une ethnie, comme nous le verrons au chapitre sur l’ethnogenèse ethnique des Baluba. On est né Múlúba, on ne le devient pas. Pour faire partie de ce groupe humain, il faut avoir un père Múlúba. L’identité de Múlúba ne s’acquiert pas par l’adoption de valeurs communes : c’est la biologie qui définit l’appartenance, et rien d’autre.
En ce qui concerne l’origine, Muambayi Cimbangu nous a dit plus tôt que les Baluba descendent des Égyptiens et des Israélites. Il est possible que ces peuples soient issus du mélange de ces deux populations, ou bien qu’ils en soient une seule et même. Maintenant, on apprend que les Baluba proviennent de l’Ouganda. Dans tous les cas, la littérature contient beaucoup de contradictions. En réalité, les populations visées par ces auteurs, ce sont celles qui vivent dans les deux Kasaï et même ici, il faudra relativiser parce que ces deux régions regorgent les peuples disparates qui n’ont rien en commun et même ceux qui sont dit « Baluba du Kasaï » dont ces auteurs parlent, nous y trouvons une multitude des populations venues d’Angola, des régions de Grand Lac (Afrique orientale) et celles-ci sont appelées « Baluba du Kasaï ». C’est ce qui pousse ces auteurs à conclure qu’ils ne constituent pas une communauté sanguine.
Après avoir parcouru une longue route de démantèlement de l’idée selon laquelle les Baluba seraient un peuple d’origine inconnue et hétérogène, plutôt qu’un groupe unifié par le sang, nous en arrivons à cette conclusion. On a vu que certains auteurs remontent l’origine du peuple Múlúba à un rameau juif, en tant que descendants de Ruben, fils de Jacob. D’autres soutiennent qu’il provient d’Égypte, d’Ouganda. En définitive, il existe plusieurs théories contradictoires sur l’origine de ce peuple.
Nous lançons un appel pressant à tous les Baluba qui ont conservé une conscience ethnique éclairée. Il est impératif de combattre l’autogénocide auquel nous soumettons notre propre peuple. Depuis plus de dix mille ans, nous formons un peuple fier et uni. Si nous ne changeons pas de cap, nous risquons de disparaître. Il est crucial de préserver l’unité des Baluba, car c’est elle qui assure la continuité de notre patrimoine historique et culturel.
[1] Kabamba Longo Robert (H). Âge 65 ans. Dignitaire traditionnel. Information recueillie à Kakongolo, le 12 août 2022. Territoire de Malemba Nkulu. Province du Haut-Lomami (RDC).
[2] Il est important de se rappeler que le « mot Zanj, Zenj ou Zhand est un mot arabe pour noir. Par « les Zanj », les Arabes entendaient « le peuple noir » le long de la côte est-africaine. Ils font référence aux Nubiens, Beja et Zanj, et tous étant des « Éthiopiens », c’est-à-dire des Africains ou des Noirs. Par conséquent, les Zanj constituent un segment particulier de la race noire » (Chigwedere, 1986, p. 95).
[3] Décryptage de Lukanda Lwa Malale, pour assez d’information, veuillez consulter : Les Baluba : une histoire revisitée, édition Kivunge, Kinshasa, 2018, Statut de la langue kiluba, édition Kivunge, 2007.

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