La gouvernance du Bulopwe bwa Buluba1 s’inscrivait dans un État à caractère sacerdotal où l’exercice du pouvoir central reposait sur un principe héréditaire. À sa tête se trouvait le Mulopwe, souverain suprême, alors que le Twite, assimilable à un Premier ministre, assurait la direction du gouvernement. Le système politique kiluba s’appuyait sur sept piliers majeurs : l’exécutif, le législatif, le judiciaire, le militaire, l’économique, le social et les pouvoirs provinciaux et locaux. Dans ce chapitre, nous allons examiner en profondeur les quatre premières institutions, qui sont le pouvoir exécutif, le pouvoir législatif, le pouvoir judiciaire et le pouvoir provincial.
Seules les personnes ayant suivi une formation initiatique dispensée au sein de la confrérie Mbudye pouvaient accéder aux fonctions de gouvernance. Cette institution élitiste veillait à la transmission du savoir politique, juridique et spirituel. Ainsi, toute personne souhaitant exercer des responsabilités politiques devait suivre un parcours académique spécifique au sein de cette organisation éducative.
La société Kiluba était marquée par une forte hiérarchie. On y distinguait les hommes libres des esclaves, ainsi que les initiés, détenteurs du savoir ésotérique et du pouvoir, des non-initiés. Les membres de cette caste supérieure bénéficiaient de privilèges sur les plans social, économique et politique. L’ascension sociale et l’accès aux plus hautes fonctions requéraient une éducation dispensée par l’école du Bumbudye, qui formait ses membres dans divers domaines stratégiques (diplomatie, justice, histoire, médecine, religion, sciences militaires et économiques, etc.). Après un apprentissage de sept ans au moins, les initiés pouvaient exercer des fonctions clés : conseillers royaux, juges, traducteurs, diplomates, historiens, émissaires du roi, géographes, médecins (nganga), prêtres ou enseignants.
Le Bumbudye servait ainsi de lieu de formation politique et religieuse de premier plan. Les contributions de Lukanda Lwa Malale dans son livre « Les Baluba : Histoire, Cosmologie et Sémiologie d’un Peuple Bantu » ont contribué à mettre en évidence l’importance de cette institution.
1. Le Pouvoir exécutif
Le pouvoir exécutif tournait autour du Mulopwe et de son cabinet, ainsi que des Bamfumu, ministres chargés de l’administration publique.
a. Le Mulopwe et son cabinet
Tout comme dans les monarchies centralisées, le sommet de la structure institutionnelle kiluba était représenté par le Mulopwe. Bien qu’indéniablement supérieur, son pouvoir
1 Important : les informations contenues dans ce chapitre proviennent de trois principales sources bibliographiques : Bulletin de l’Association socioculturelle : « Buluba I Bukata » : Communication au premier congrès organisé sur le thème général : « Le développement intégral de l’Espace luba ». Sous – thème : Le Múlúba dans son histoire et sa culture, élaborée par Professeur Mutonkole Lunda wa Ngoyi, Professeur Kilumba Katutula, Crispin Kalumba Nsanki Munkana Nge, chercheur, Nicodème Bondo Mulunda, écrivain, chercheur et journaliste, Vital Mwepu Mulongo Munyenye, écrivain et journaliste, Kamina, 2005, pp. 12 – 16.
Stephen Andrew Lucas, Baluba et Aruund : étude comparative des structures sociopolitiques. École Pratique des Hautes Études. VIe Section : Sciences économiques et sociales. Thèse de troisième cycle, sous la direction du Professeur G.
Balandier, Directeur d’Études, Paris, 1968, pp. 69 – 88.
Burton William, Luba religion and Magic, in Custom and Belief, MRAC, N° 35, Tervuren, 1961, pp. 25 – 27.
n’était pas pour autant tyrannique et sans limite. Le pouvoir de Mulopwe, à la fois politique et religieux, était principalement axé sur le maintien de l’ordre social, la résolution des conflits et la promotion de la paix. Il était également responsable du renforcement de la vitalité de l’État et de l’unité de la société. En tant que chef suprême, le Mulopwe exerçait une forme de leadership paternaliste envers ses sujets, en veillant à leur bien-être matériel et spirituel. Son initiation obligatoire à la confrérie Mbudye lui conférait non seulement le titre de Grand Prêtre, faisant de médiateur entre le monde matériel et le royaume spirituel. Il occupait un rôle central dans le culte des ancêtres et s’appuyait sur un conseil composé de dignitaires chevronnés dans la gestion des affaires royales.
En outre, le Mulopwe possédait une grande influence judiciaire : il présidait la Cour royale, tranchait les litiges, punissait les délits et rendait la justice. Il assumait également le rôle de commandant en chef des forces armées, régissant l’organisation militaire, qui comprenait une police urbaine, une armée permanente et une réserve de combattants expérimentés.
L’exercice du pouvoir reposait en grande partie sur l’oralité et sur la légitimité sacrée de sa parole, dont la transgression exposait les contrevenants à de lourdes sanctions, tant politiques que mystiques. Ainsi, le pouvoir exécutif du Kiluba, bien que centralisé autour de la Cour royale, était encadré et soumis à des mécanismes de surveillance. Bien que le Mulopwe détînt une autorité discrétionnaire en matière de guerre, de paix, de destitution et d’exécution de condamnés, il ne possédait pas un pouvoir absolu. Un système de contre-pouvoir institutionnalisé existait et pouvait, dans des circonstances spécifiques, le destituer ou même le condamner à mort.
Cabinet du Mulopwe
Le cabinet du Mulopwe était composé de ses collaborateurs les plus proches. Voici les principales fonctions du cabinet :
- Kyabuta : porte l’arc du chef en cas de voyage. Il portait de sa main droite audessus de sa tête.
- Mwana Lupete : porteur du couteau du chef. Il a aussi le rôle de couper la viande apportée au chef.
- Kangelekeja : étaient chargés d’imiter les gestes du chef. Le chef frappe, le Kangelekejya, lui aussi donne un coup. Si le chef injurie quelqu’un lui aussi, répercute dans les mêmes termes. Si, par contre, le chef se montre bon et conciliant, le Kangelekejya reste d’une amabilité débordante.
- Dyemo : Messager du chef, exposé aux assauts, il assure la protection du village pendant la guerre et cache les femmes et les enfants.
- Bwana Mpunga : Gardien, il a le privilège d’agiter une queue de buffle ou d’éléphant au-dessus de la tête du chef pour éloigner les insectes.
- Sha Mfumu : Ils s’occupent de l’aménagement et du ravitaillement des conseillers et ministres lors des réunions.
- Ntalaja : il était officiellement responsable d’imposer le silence lors d’une dispute dans la cour. Il annonçait l’approche du chef au signal.
- Lwaba : Ce mot provient du verbe « kwaba », qui signifie « distribuer ». Il était celui qui partageait la viande apportée au chef.
- Kakunku : il était le porteur de la chaise du chef.
- Mpiana : Il remplaçait le chef lorsque celui-ci partait à la guerre. Le chef lui donnait une femme en retour.
- Kamukunwi : il avait pour rôle de divertir dans la cour. Il était généralement un petit-fils du chef.
b. Le Gouvernement et les Bafumu (ministres)
Dans la structure politique kiluba, le Twite, un personnage important, servait de Premier ministre. Il supervisait la direction du cabinet et s’assurait que les instructions du Mulopwe, qui représentait l’autorité suprême, étaient mises en œuvre, contribuant ainsi à maintenir l’ordre et la stabilité à la cour royale et dans les provinces sous sa juridiction.
Le gouvernement se composait de hauts dignitaires appelés Bafumu (pluriel de Mfumu), qui détenaient le pouvoir exécutif et qui opéraient sous la supervision du Premier ministre. Ces dignitaires étaient responsables de la gestion des affaires politiques, économiques et militaires du royaume, en appliquant les décisions du souverain, tout en assurant la stabilité du territoire.
Le terme Mfumu peut être interprété de manière plurielle : il désigne un dignitaire, un notable, un fonctionnaire politique ou administratif, un cadre ou une autorité locale. Dans ce contexte précis, un Mfumu exerçait des responsabilités similaires à celles d’un ministre, ce qui équivalait à un rang élevé dans la hiérarchie et à un rôle de collaborateur direct du Mulopwe.
Les Bafumu remplissaient des fonctions cruciales, telles que la collecte des impôts, la gestion des affaires intérieures et extérieures du royaume, et le maintien de l’ordre public. Ils agissaient également le rôle de légats ou de chargés de mission, veillant à l’exécution des décisions royales sur l’ensemble du territoire. En période d’interrègne, après le décès du Mulopwe, les Bafumu formaient un conseil de notables. C’était une instance gouvernementale placée directement sous l’autorité du souverain et garante de la continuité étatique.
Le titre de Mfumu comportait une double signification. Il désignait à la fois les dignitaires de la Cour royale et les représentants des villages. Les dignitaires de la Cour constituaient l’organe gouvernemental consultatif du Mulopwe. Ils appartenaient à une classe élitiste appelée Mfumu wa Nsala (littéralement « dignitaires ou ministres à plumes »). En raison de subordination avec le souverain ont également fait en sorte qu’on les désignait parfois sous le terme de Bakelenge (pluriel de Mukelenge), qui signifie « citoyen ou prochain », et qui soulignait ainsi leur proximité politique et administrative avec le monarque.
En se comparant aux administrations actuelles, les Mfumu wa Nsala remplissaient un rôle similaire à celui des ministres d’État. Leur nomination relevait exclusivement du Mulopwe, qui sélectionnait ces hauts dignitaires soit au sein de sa famille paternelle élargie, soit parmi les descendants d’anciens guerriers, en reconnaissance de leur mérite et de leur loyauté. Toutefois, ces fonctions n’étaient pas héréditaires. Pour assumer ces responsabilités, il était crucial de posséder une formation initiatique exigeante au sein de l’école du Mbudye. Cela garantissait la transmission du savoir politique et spirituel indispensable à l’exercice du pouvoir.
Voici la liste complète des ministres ou personnalités importantes de la Cour du Mulopwe, qui constituaient l’organe dirigeant du gouvernement :
Liste des ministres et leurs Attributions :
1. Twite – Chef du gouvernement et Premier ministre
- Chargé d’entretenir et de raviver le feu sacré lors de l’intronisation du souverain.
- Responsable de l’onction du Mulopwe nouvellement investi.
- Supervise l’action gouvernementale et assure la coordination entre les ministères.
- Propose, en consultation avec l’organe Mbudye, la liste des candidats pour les ministères.
2. Ncikala – ministre de la Justice
- Premier assesseur du tribunal royal et juge suppléant.
- Assume l’intérim du souverain en cas d’empêchement.
- Considéré comme le « frère » du chef dans une acception politico-symbolique.
- Participe aux décisions stratégiques relatives à la vie politique et sociale de l’État.
3. Nsenga – ministre de la Fonction publique
- Conseiller principal du Mulopwe.
- Chargé d’alerter le souverain en cas d’erreur politique ou administrative.
4. Mulunda – ministre de l’Intérieur
• Garant du maintien de l’ordre public, de la paix et de la cohésion sociale.
5. Inabanza – ministre des Affaires sociales
• Assure l’accueil des visiteurs officiels à la Cour en l’absence du Mulopwe.
6. Mwepu – ministre des Affaires étrangères
- Veille à l’intégrité territoriale et à la souveraineté de l’État.
- S’opposent à toute ingérence des entités extérieures dans les affaires internes.
- Conseiller du souverain et membre du tribunal royal.
7. Kinenkinda – vice-ministre et chef d’état-major adjoint
- Remplace le ministre de la Défense et le chef d’état-major général en cas de vacance du poste.
- Conseiller du Mulopwe et juge à son tribunal.
8. Mudiavita – ministre de la Défense et général en chef des armées
- Responsable des stratégies militaires et de la défense du territoire.
- Conseiller du souverain en matière de sécurité nationale.
9. Ndalamba – ministre des Affaires coutumières et provinciales
• Collecte et présente au souverain les tributs versés par les sous-chefs et notables.
10. Kyoni – ministre de la Sûreté de l’État
- Généralement issu de la lignée du Mulopwe (neveu du souverain).
- Assure l’intérim du souverain en coordination avec Ncikala en cas de vacances du trône.
- Responsable de la conservation des Makumbo (reliques sacrées des anciens souverains).
11. Kipanga – ministre de la Culture
- Supervise les cérémonies d’intronisation et les rites de succession.
- Organise les concours de danses, les jeux de combat…
12. Mwadi-Kafunda – ministre de l’Éducation
- Chargé d’organiser les phases d’initiation des jeunes filles et garçons.
- Identifie les garçons et filles aptes à continuer avec l’initiation.
13. Mwanabute – ministre de l’Action gouvernementale
- Son titre signifie « fils aîné » ; il est souvent un proche parent du souverain.
- Présente les ministres et notables nouvellement nommés au Mulopwe et à la population.
- Détenteur du feu sacré, il supervise l’attribution des terres et l’installation des ministres.
14. Kalulwa – ministre de l’Économie
• Principal gestionnaire des ressources de l’État et des finances royales.
15. Sha Banza – ministre des Travaux publics
• Supervise l’urbanisme et la construction des infrastructures royales.
16. Kitwa / Kamfula – ministre de la Forgerie, de la Ferronnerie et de la Métallurgie
- Responsable de l’entretien des équipements de la Cour royale.
- Supervise la production des tambours, pirogues, armes et ustensiles.
- Kinamashinda – ministre des Infrastructures et des Transports
- Organise le sarclage des routes principales qui amènent à la capitale politique
- S’assurent de l’état des rivières navigables.
- Lamine – ministre des Comptes publics
- Chargé de contrôle de production agraire, animale, poissonneuse et des salines.
- Supervise les quantités d’impôt de chaque village envoyé au Palais Royal et il en fait le bilan complet à présenter au souverain.
- Il fait la comparaison annuelle des productions globales du pays.
19. Kalakulaku – ministre du Logement et de l’Urbanisme
- Chargé d’organiser la construction des maisons royales et des dignitaires
- Chargé de définir le plan de construction de nouvelles cités.
- Chargé d’organiser et superviser l’assainissement de villes et villages.
20. Dyomo – ministre de la Jeunesse
- Mis en place de jeux d’enfants.
- Planification des concours de danser et divertissements de jeunes.
- Formation et initiation des jeunes à l’âge adulte.
21. Nkimba – ministre de la Santé
- Chargé de la santé du chef et de citoyens
- Enregistrement de nganga ayant fini leur initiation mbudye.
- Identification des plantes médicinales et leur replantation.
22. Mwine Mpala – ministre de l’Agriculture
- Chargé d’organiser l’agriculture.
- Chargé de provision alimentaire.
23. Musenge – ministre de l’Environnement et des Lacs
- Chargé de protection de l’environnement.
- Chargé de fixer le calendrier de chasse et de pêche.
- Chargé de soutien aux villages riverains de Lwalaba et Lomami au cas des inondations.
L’organisation gouvernementale de l’État kiluba reposait sur une administration structurée et hiérarchisée, où chaque ministre exerçait un rôle précis, contribuant ainsi à la stabilité institutionnelle et à l’efficience politique. Cette répartition rigoureuse des compétences témoigne d’un système de gouvernance avancé, fondé sur des principes d’organisation politique rationnelle, de méritocratie et de formation initiatique, garantissant ainsi une gestion efficace des affaires publiques et une pérennisation du pouvoir royal.
2. Institutions provinciales et locales
Les structures institutionnelles des entités provinciales et locales reposaient sur un système hiérarchique intégrant des figures d’autorité héréditaires. Parmi celles-ci, les représentants coutumiers des villages ou des terres, désignés sous les appellations de “Mfumu wa Nshi” ou “Bilolo”, incarnaient des instances régionales décentralisées. Ces derniers évoluaient à distance de la cour royale et n’interagissaient avec le Mulopwe qu’à l’occasion d’audiences solennelles, médiatisées par des notables jouant le rôle d’intermédiaires administratifs.
Les “Mfumu wa Nshi” se subdivisaient en diverses catégories selon l’échelle territoriale qu’ils administraient. Certains exerçaient des fonctions de gouvernance sur de vastes entités, tandis que d’autres prenaient en charge la gestion d’entités plus restreintes, telles que les villages. En qualité de représentants de l’autorité centrale incarnée par le Mulopwe, leur mission consistait à exécuter les directives émanant du pouvoir suprême, instauré dans une logique de collaboration et de fidélité inconditionnelle.
Le Mfumu wa Nshi était soumis au Mulopwe par une relation de vassalité formellement établie par un rituel sacré au feu, lui octroyant une partie de l’autorité. En échange, le Mfumu wa Nshi devait témoigner sa loyauté de manière récurrente, cette dernière se traduisant par la présentation du « mulambu » (cadeau). Cette responsabilité exigeait la perception des impôts au niveau local et leur répartition partielle envers le Nsala, personnage comparable à un gestionnaire ou à un économe, qui servait d’intermédiaire entre le Mulopwe et les instances locales.
Provinces
Les provinces correspondaient aux royaumes préexistants, dont la structure politique fut conservée lors de la consolidation de l’État unitaire centralisé. Cet État évolua ensuite en un État fédéral sous le règne de Kasongo Bonswe. Cette intégration institutionnelle permit de préserver les fondements de l’organisation politique initiale des Baluba, en combinant les dynamiques traditionnelles avec les nouvelles institutions étatiques.
L’entité politique ainsi formée se composait d’une dizaine de provinces correspondant aux royaumes ancestraux. Des héritiers lignagers portant le titre de « Mulopwe wa Nsala » y régnaient. Le pouvoir provincial était structurant et comportait un ensemble de ministres qui ressemblaient à l’administration centrale.
a. Régions
Dans cette organisation, chaque province était subdivisée en régions appelées “Bulolo”, dirigées par des Kilolo (Bilolo au pluriel), dont la nomination relevait du pouvoir central, mais qui étaient auparavant choisis par la population locale.
Le terme “Bulolo” désigne ainsi la fonction et la dignité du Kilolo, qui, à l’instar des Mfumu, intégraient la classe des notables et des dignitaires politiques. Le Kilolo se distinguait en effet par son rôle prédominant d’arbitre et de chef spirituel, ayant pour mission la préservation de maintenir l’équilibre social et de résoudre les conflits. En tant que gardien des équilibres cosmologiques, il exploitait les forces telluriques pour le bien commun et veillait à la prévention de toute effusion de sang, considéré comme une transgression majeure envers les entités spirituelles du sol.
Il importe de distinguer le « Bulolo » du « Bufumu ». Cette confusion est courante dans la littérature anthropologique, notamment dans le dictionnaire Kiluba-Français de Van Avermaet et Mbuya (p. 360). Le « Bufumu » désigne une figure politique présente dans chaque village et incarnée par un Mfumu élu pour un mandat de sept ans (Lukanda, 2018). À l’inverse, le Kilolo occupait une position de prestige en tant que dignitaire de rang supérieur, combinant des responsabilités politiques et foncières. Par conséquent, le « kilolo kya Mulopwe » était un vassal de la chefferie, exerçant son autorité sur un territoire spécifique au sein du domaine seigneurial.
En résumé, le Kilolo, en tant que dirigeant local (Mulopwe wa Nshi), était choisi par l’autorité centrale après avoir été élu par les conseils de village. Il reconnaissait la suprématie du « Mulopwe wa Nsala », l’autorité provinciale, et agissait comme un soutien du pouvoir central.
La relation entre le Kilolo et le Mulopwe était semblable à un lien de filiation symbolique. En effet, les Bilolo, intégrés à l’unité politique du Mulopwe, étaient considérés comme ses « descendants » et restaient sous sa protection. La création de ces subdivisions régionales traduisait la volonté du pouvoir central de contrôler les gouverneurs et de prévenir toute velléité d’autonomie politique. Les Bilolo devaient donc s’assurer de l’allégeance de la population et affirmer la présence de l’autorité centrale dans l’ensemble du territoire.
3. Pouvoir législatif
Le système politique de l’État se fondait sur l’autorité législative, représentée par deux organes distincts : la confrérie Mbudye et le Kilumbulwilo.
a. Organe des Mbudye
Le Mbudye était un organe politique d’une grande importance. Il jouait un rôle de contrepouvoir institutionnel (Nooter, 1996). Il était impliqué dans la désignation du successeur du souverain, agissant comme une première instance de consultation pour le chef de l’État. Ce conseil proposait habituellement une liste limitée de candidats potentiels, y compris le fils aîné du souverain, qui n’était pas nécessairement basé à la capitale (Womersley, 1984). Après approbation par la confrérie, le chef et son conseil ministériel procédaient à l’élection du successeur le plus qualifié pour assurer la direction. En d’autres termes, le Mbudye exerçait une grande influence sur la gouvernance en obligeant le roi à respecter un ensemble de règles qu’il ne pouvait pas enfreindre.
L’institution détenait également le pouvoir de renverser le monarque. Plus d’une dizaine de chefs d’État ont ainsi déchus de leur fonction, certains ont été jugés et condamnés à mort. L’exemple le plus marquant est celui du Mulopwe Ilunga Kabale I, qui a été jugé coupable d’une transgression majeure en vertu du droit coutumier. Selon les récits historiques, il aurait commis une action interdite, ce qui a entraîné sa déposition, son procès et son exécution par pendaison. Cet événement est encore évoqué aujourd’hui sous la forme d’un proverbe adressé à chaque nouveau monarque lors de son intronisation : « Ko : ni katêndè, mutwè, uyuka dyobìkalà, kùyûka dyobìkukà ». Traduction : « Toi, petit oiseau à la tête rasée, tu connais le jour où tu es intronisé, mais tu ne peux savoir celui où tu seras détrôné. »
Mutonkole (2010 : 79) illustre cette maxime en mettant en évidence l’importance pour le chef d’exercer son pouvoir avec sagesse et respect envers ses sujets, sous peine d’être renversé par son propre peuple.
Le Mbudye émergeait comme une institution législative majeure. C’est dans ses réunions à Kinyengele, le lieu de rassemblement de ses membres, que les lois sociales, politiques et coutumières étaient créées, modifiées et abrogées. En plus de remplir une fonction législative, la confrérie exerçait également un rôle de régulation morale et de contrôle du respect des normes sociales.
b. Kilumbulwilo
Le terme Kilumbulwilo provient du verbe kulumbulula, qui signifie « parlementer en quête de compromis, rectifier ou améliorer une situation ».
Cet organe fut créé sous le règne du souverain Kasongo Bonswe. À l’origine, il s’agissait d’une assemblée périodique qui accueillait tous les six mois les représentants des provinces et des régions, ainsi que des citoyens initiés. Ces réunions, tenues dans la capitale politique, servaient de forum où les doléances et revendications pouvaient être exprimées. Le souverain et le Twite y assistaient, ce qui permettait un dialogue direct entre le pouvoir central et les administrés. Le Kilumbulwilo remplissait une fonction cruciale, qui était de protéger les intérêts territoriaux contre des mesures fiscales injustes, comme une taxation excessive dans certaines provinces. La dernière semaine des sessions a été consacrée à l’examen et à la révision des lois coutumières. Ainsi, certaines normes devenues obsolètes ont été abrogées sous la pression des Mulopwe wa Nsala, qui désiraient une plus grande autonomie vis-à-vis de l’autorité centrale.
4. Pouvoir judiciaire
Les Baluba accordaient une grande importance à l’équité. Bien que le chef soit président du tribunal, le système juridique était caractérisé par son autonomie par rapport au pouvoir exécutif. Grâce à des principes bien établis, le Mulopwe était tenu de s’abstenir de toute influence dans les procédures judiciaires. Mutonkole met en évidence l’engagement de l’institution judiciaire kiluba à maintenir son impartialité, malgré l’influence possible de facteurs externes sur certaines décisions.
Chaque village disposait d’un collège de juges constituant une juridiction locale. Lorsqu’une affaire dépassait les limites de ce tribunal, elle était soumise au Kilolo, qui était le chef du tribunal régional. Si cela s’avérait nécessaire, l’affaire pouvait être renvoyée au tribunal provincial, voire à la Cour suprême, dont les décisions étaient définitives. Le système juridique offrait également des possibilités de recours hiérarchiques. Une personne qui s’estime lésée avait la possibilité de contester une décision en s’adressant au Kilolo, ou encore en portant l’affaire directement devant la Cour suprême de la capitale.
Les juges, quant à eux, provenaient de l’élite et devaient suivre une formation rigoureuse. Leur parcours initiatique au sein de l’école du Mbudye, d’une durée de sept ans, constituait un prérequis indispensable pour accéder aux fonctions judiciaires. Ainsi, seuls les individus ayant achevé ce cursus pouvaient prétendre au rôle de magistrats ou de conseillers juridiques, garantissant un haut degré de compétence et d’éthique professionnelle au sein de l’appareil judiciaire.
Conclusion partielle
L’État kiluba, ou empire des Baluba, était appuyé par des institutions fortement structurées. Cela assurait une gouvernance équilibrée et efficace. En plus des trois institutions majeures déjà mentionnées, le système politique comprenait une armée responsable de la défense du territoire et une administration économique chargée de la gestion des ressources et des échanges.
Le monarque s’entourait d’un cercle restreint de conseillers et d’un gouvernement composé de ministres choisis pour leurs compétences techniques et leur intégrité morale. Ces conseillers jouaient un rôle central dans l’exécution des décisions du gouvernement. Bien que le souverain représentât l’autorité suprême, son pouvoir n’était pas arbitraire ni sans limites, mais contrôlé par des mécanismes institutionnels.
Les Mbudye et le Kilumbulwilo représentaient deux contre-pouvoirs fondamentaux, disposant de la prérogative de destituer un souverain ou un ministre manquant à ses devoirs politiques et sociaux. Le corpus législatif était continuellement ajusté, enrichi et révisé afin de s’adapter aux dynamiques sociétales en perpétuelle évolution. Ainsi, les normes en vigueur au XVIIe siècle différaient nécessairement de celles du XIVe siècle, témoignant d’une capacité d’adaptation du droit coutumier kiluba.
L’application et l’interprétation de ces lois relevaient d’un pouvoir judiciaire indépendant, distinct des sphères exécutives et législatives. Ce principe d’autonomie judiciaire garantissait l’équité des jugements et consolidait l’État de droit au sein de l’empire des Baluba.



One Reply to “Les Institutions Politiques Kiluba”
Bondo Mulunda, décembre 22, 2025
Texte très riche et scientifiquement valide. Félicitations à l’auteur que j’encourage dans la valorisation d’une culture victime de l’obscurantisme anachronique depuis la colonisation jusqu’à ce jour.